Les émeutes urbaines autour de la place de l'étoile, samedi dernier, ont mis le gouvernement au pied du mur. Plus possible de jouer le pourrissement, en communiquant crânement que "le cap sera maintenu". Le pouvoir est ébranlé et il faut affronter la contestation en face. C'est la première fois que l'équipe au pouvoir (président, gouvernement et députés de la majorité) est confrontée à une vraie crise politique, celle où la "convergence des luttes" peut s'opérer et bloquer le pays. C'est maintenant que l'on va vraiment voir ce que la macronie a dans le ventre...

Je dois dire que je suis dans le flou, sans trop savoir de quel coté la pièce va tomber. Le mouvement des Gilets jaunes est complexe, et on peine encore à le comprendre, malgré quelques éclairages dont je recommande la lecture (Affordance, econoclaste, the conversation). Cela ne facilite pas le travail pour un pouvoir très parisien, et finalement, assez enfermé dans sa "bulle de filtre". Les préfets, qui sont pourtant des gens loyaux au gouvernement, sont inquiets et le disent. Le président et son entourage ne captent pas grand chose de ce qui passe réellement dans le pays, et en plus, ne semblent pas s'y intéresser. Nombre de députés sont des novices et ne savent pas (certains ne sauront sans doute jamais) "sentir" leur terrain et faire remonter une information "qualifiée". Certains le font certainement, mais ils ne semblent guère écoutés. L'isolement du pouvoir a déjà été pointé au moment de l'affaire Benalla, mais cette fois-ci, il prend des proportions telles qu'il tient de la faute majeure.

A cette première faiblesse structurelle, s'en ajoutent d'autres, davantage liées à la personnalité du président. Il apparait clairement qu'Emmanuel Macron a un talon d'achille : son orgueil. C'est quelqu'un de très intelligent, et il aime avoir le dernier mot et montrer sa supériorité, avec un ton de donneur de leçon particulièrement cassant. En cela, il ressemble beaucoup à Alain Juppé, et ce n'est pas un bon signe. L'un des carburants du mouvement des gilets jaunes, c'est ce sentiment d'être méprisé par un "sachant" qui lâche des petites phrases cinglantes. Arriver directement au pouvoir, sans passer par les étapes de base d'une carrière politique, fait rater quelques apprentissages, notamment l'humilité. Rien ne vaut une petite défaite électorale, lors d'une élection cantonale, pour apprendre à écouter les gens, et surtout, à tenir compte de ce qu'ils vous disent. Plus on monte dans la hiérarchie politique, plus la chute est douloureuse. Là encore, Alain Juppé peut en témoigner, l'épisode de décembre 1995 lui a beaucoup appris. Un peu tard, malheureusement, pour la suite de sa carrière, mais aussi pour la France. Malheureusement pour Emmanuel Macron, il est entouré d'une équipe rapprochée de technocrates, dont aucun n'a suffisamment de sens politique, comme pouvaient en avoir des vieux de la vieille.

A cela s'ajoute un péché d'hubris. La France que récupère Emmanuel Macron en mai 2017 est un pays très abimé. Le lien social est profondément atteint, en grande partie par la faute d'une classe politique incompétente, qui a laissé le pays s'enfoncer, en ne pensant qu'à la manière d'occuper le pouvoir. François Hollande, qui se permet de donner des leçons, a sans doute été le pire du lot. Face à un tel défi, il est illusoire, voire irresponsable de croire qu'un seul homme peut tout rattraper. C'est juste un chantier beaucoup trop colossal pour une petite équipe, aussi brillante soit-elle. Dès son élection, Emmanuel Macron aurait dû travailler à élargir sa base, qui était déjà dangereusement étroite. Il n'a obtenu que 24% des voix au premier tour. Or, qu'a-t-il fait, sinon cracher à la figure et affaiblir ceux qui auraient pu être ses partenaires, comme les ONG, les associations, les syndicats et même les médias. Je trouve que le patron de la CFDT, Laurent Berger, est bien aimable de continuer à tendre la main et à faire des propositions constructives. L'erreur du chef de l'Etat a sans doute été de croire que son élection lui donnait les pleins pouvoirs et le dispensait de tenir compte de l'état des forces du pays. Le retour sur terre en est d'autant plus douloureux.

Cela fait déjà plusieurs mois qu'il est évident que le gouvernement va droit dans le mur. Après l'affaire Benalla, et les démissions de Hulot et Colomb, un virage politique s'imposait. L'état de grâce est terminé, il faut maintenant composer, trouver des alliés, en acceptant de partager le pouvoir. Plus on attend, plus le virage est difficile à négocier. La gauche en fait la très dure expérience, avec le tournant de la rigueur, en 1983, qui est un véritable reniement politique (en partie responsable du marasme politique dans lequel se trouve aujourd'hui la France). Le problème d'Emmanuel Macron est que son entêtement, et/ou son aveuglement, l'ont amenés à différer cette relance et ce tournant politique. Plus il s'enfonce dans la crise, plus il faut forcer les doses, au risque de tomber, car on a dépassé, sans s'en rendre compte, le point de non-retour. C'est le même mécanisme qui est à l’œuvre dans toutes les crises politiques. Lors des Trois Glorieuses, en 1830, si Charles X avait reculé dès le premier jour d'émeutes, il aurait pu éventuellement sauver la dynastie, en abdiquant en faveur de son fils. Trois jours après, quand il s'y résout, c'est trop tard, Louis-Philippe a pris la place. On pourrait multiplier les exemples.

Le mois de décembre va être crucial pour Emmanuel Macron, car il ne tiendra pas jusqu'à Noël si l'agitation continue au même rythme que le week-end dernier. Les députés LRM, qui ne sont déjà pas bien solides en période de calme, vont complètement craquer. Ils commencent déjà à donner des signes d'affolement. L'opinion, toujours clairement en soutien des Gilets jaunes, va charger le président et son gouvernement de tous les maux. Alors que pendant un an, tout glissait et Macron pouvait faire ce qu'il voulait, il est maintenant dans la spirale inverse. Son exercice du pouvoir ne lui permettra même pas d'avoir un fusible en renvoyant son premier ministre. Ou alors, s'il le fait, c'est pour en nommer un autre qui sera le véritable patron, reléguant le locataire de l'Elysée à l'inauguration des chrysanthèmes. Le pouvoir du président de la Réoublique ne tient, dans la Ve République, que s'il a la majorité parlementaire derrière lui. Il suffit que le groupe LRM à l'Assemblée vacille et se trouve un autre sauveur, et s'en est fini du quinquennat d'Emmanuel Macron...