Le premier week-end d'action des "gilets jaunes" a incontestablement été un succès. Ils ont monopolisé l'attention médiatique, créé des perturbations, avec un nombre important de personnes mobilisées. C'est la preuve d'un réel malaise de la part d'une France rurale et "périphérique" qui se sent mise à l'écart et méprisée. Je ne m'empêcher de faire le parallèle avec "Nuit Debout", qui venait des jeunes urbains diplômés, tant les points communs m'apparaissent évidents.

C'est d'abord un mouvement spontané, qui ne répond à aucun appel d'un "corps intermédiaire". La mobilisation s'est faite par les réseaux sociaux, sans chef ni leader, car justement, à chaque fois, il n'y avait plus de "corps intermédiaire" jugé légitime pour recueillir et exprimer leur malaise. C'est un mouvement de grogne, une réaction, qui n'a finalement pas grand chose à proposer de construit. Pas de leader ni de programme ou de revendications cadrées, qui permettent de trouver un accord de sortie de crise. Comme Nuit Debout, les Gilets jaunes sont un mouvement qui pourrait s’essouffler au bout de quelques semaines ou mois, et ne débouchera probablement pas sur grand chose d'autre que des mesurettes et de l'amertume.

Cela illustre le grave problème que pose la déliquescence des corps intermédiaires. Il n'y a plus personne pour encadrer ce mouvement, le structurer et lui donner un débouché concret. Les organisations en place, qui pourraient avoir la tentation de prendre la direction, car proche idéologiquement de la base du mouvement (l'extrême gauche pour Nuit Debout, le FN pour les Gilets jaunes) n'ont pas de prise et sont incapables de "récupérer" un mouvement qui refuse d'être embrigadé par des "élites" jugées illégitimes. Cette déficience envers les corps intermédiaires n'est pas de la faute d'Emmanuel Macron, qui ne fait qu'en tirer parti pour faire passer en force ses réformes. C'est le résultat de décennies de décrépitudes, où les corps intermédiaires ont creusé leur propre tombe en se bureaucratisant et en se coupant de leur base. Ils sont aussi victimes de mouvements de fond de la société, qui privilégie l'individu au détriment du collectif, où chacun cherche d'abord à faire reconnaitre son identité, mettant en avant ce qui différencie plutôt que ce qui rassemble. Le mal est profond, et concerne la société dans son ensemble, où faute de grande cause à défendre, chacun se replie sur son pré carré.

A mesure que l'on avance, le problème devient de plus en plus grave. Nuit Debout n'a guère dérangé que quelques bourgeois irascibles qui habitent aux abords de la place de la République, à Paris. Après le premier week-end d'action des Gilets jaunes, nous en sommes déjà à un mort et plusieurs blessés graves. Plus on va avancer, plus la violence sera présente, car un mouvement de colère comme celui qui est derrière ce mouvement ne se règle pas avec quelques piécettes jetées au bon peuple. Le mouvement permet de voir la fracture profonde de la société française, entre élites urbaines et "populations périphériques". Le mépris, hallucinant et caricatural, affichés par les premiers, envers les seconds, aggrave encore la crise et la fracture.

Cette colère, qui s'exprime par ce mouvement des Gilets jaunes, est réelle, et justifiée. Le monde rural crève, avec des territoires qui sont économiquement "en dessous de la ligne de flottaison", où il n'y a plus de médecins, de services publics, voire de commerces. L'emploi y est rare et il faut en permanence prendre sa voiture pour faire quoique ce soit. En marchant, sans s'en rendre compte, sur cette mine, le gouvernement a fait exploser un ras-le-bol d'une population délaissée; et qui en est parfaitement et douloureusement consciente. Ils l'ont dit et répété par les urnes, en votant FN (ou en ne votant pas), ils le disent maintenant plus violemment, et en dehors des clous de la légalité (et ça reste gentillet pour le moment). Tout cela vient de choix politiques pris face à la crise, consistant à protéger certains, ceux qui au centre du système, au détriment de ceux qui sont à la périphérie.

Le gouvernement est très désarmé face à cette mobilisation, le Premier ministre n'étant pas en mesure d'aller plus loin qu'un "j'ai entendu la colère", très insuffisant pour répondre aux attentes. C'est parfaitement compréhensible, car Emmanuel Macron est l'élu du centre, pas des périphéries. Il vient du cœur du pouvoir, la technocratie française, qui est celle qui a imposé ces politiques qui prônent la concentration des moyens sur les métropoles, au détriment des territoires ruraux. L'actuelle majorité n'a pas le mandat pour opérer un véritable retournement politique vers plus de cohésion de la société et des territoires. Car le fond du problème est là : la Nation française est profondément fracturée et l'urgence est à rétablir le lien social.

La solution passe en partie par le renforcement des corps intermédiaires. Comme lien entre le "haut" et le "bas", mais également dans les liens transversaux. Le lien social se retissera parce que les gens se parleront et travaillerons ensemble pour des causes qui les dépassent, et qui vont bien au delà de leur entourage social proche. De grandes causes, comme l'écologie, sont en mesure de toucher tout le monde, et de générer des mouvements collectifs de grande ampleur, autour de réalisations concrètes. Les grandes institutions d'autrefois, comme l'armée ou les églises, malgré leurs défauts, avaient cet avantage de couvrir un très large spectre et de faire se mélanger les différentes populations. Pour cela, il faut des structures et des causes, qui soient capables de faire se bouger les gens. Beaucoup de français sont prêts à s'investir, et le font, sur des sujets très variés. Il manque juste un cadre global, qui donne du sens au bénévolat, à l'engagement citoyen. C'est le rôle du politique, que de donner ce sens. Emmanuel Macron a tenté de la faire pendant sa campagne, mais de manière un peu brouillonne et superficielle. Il s'est enlisé, depuis son élection, dans les sables mouvants de l'exercice au quotidien du pouvoir. Il en paye aujourd'hui le prix.