Le mari d'Agnès Buzyn, ministre de la Santé, vient d'être nommé conseiller d’État en service extraordinaire. Le chœur médiatique a immédiatement crié au scandale et au copinage. Beaucoup sont restés à la surface des choses, et n'ont pas compris les ressorts profonds de cette nomination et les vraies questions qu'elle pose.

Yves Levy est un professeur de médecine qui a fait une belle carrière hospitalo-universitaire. Un mandarin, comme on les appellent dans ce milieu. En 2012, il décide de bifurquer légèrement pour entrer au cabinet de la ministre PS de la Recherche, Geneviève Fioraso. Une voie d'accès à des fonctions plus importantes. Ce qui devait arriver arriva, Yves Levy décroche en 2014 la direction générale de l'Inserm, très gros centre de recherche médicale (9000 chercheurs). Une nomination par copinage politique, comme il existe tant, et qui ne semble pas avoir choqué à l'époque. Yves Levy présente en effet tous les titres pour occuper ce poste, et la proximité politique avec le pouvoir en place n'a été que le "petit plus" qui a fait qu'il a pu être préféré à d'autres tout aussi reconnus que lui. En 2014, il a 57 ans, et peut légitimement espérer faire deux mandats de 4 ans, ce qui l'amène à 65 ans. C'est son dernier poste, et c'est une belle fin de carrière.

Mais voilà, chose totalement imprévisible, son épouse Agnès Buzyn, elle aussi professeure de médecine, est nommée ministre de la santé en mai 2017. Or, l'Inserm est sous la co-tutelle du ministère de la Recherche et de la ... Santé ! Le conflit d'intérêt est évident et problématique.La solution la plus simple aurait été qu'Yves Levy démissionne de ses fonctions. Fin du conflit d'intérêt. Mais voilà, il n'a pas souhaité sacrifier sa carrière professionnelle au profit de celle de sa femme. Une solution bâtarde est trouvée, avec un décret qui transfère la tutelle de l'Inserm du ministère de la Santé vers Matignon. On préserve les apparences, mais dans la réalité, l'Inserm continue à faire partie de l'éco-système du monde de la Santé, la tutelle administrative n'étant que la partie la plus visible. Le problème se pose de manière beaucoup plus délicate en mai 2018, lorsque le mandat d'Yves Levy à la tête de l'Inserm arrive à échéance. Là encore, il aurait pu choisir de ne pas candidater au renouvellement de ses fonctions. Il n'a pas choisi cette voie et a candidaté, malgré le malaise que cela provoquait un peu partout.

Pour le gouvernement, la situation est épineuse, car s'il était possible en 2017 de laisser Yves Levy en place, pour un an, c'est très problématique de lui confier un nouveau mandat. Cela aurait provoqué des hurlements au copinage et au scandale, quand bien même son bilan aurait été satisfaisant. Son entêtement provoque un véritable blocage de l'institution. A l'expiration de son mandat, le 12 juin, aucune décision n'a été prise, et Yves Levy reste en poste pour assurer l'intérim. Pour le pouvoir politique, l'urgence est de "débrancher" Yves Levy, afin qu'il accepte de lui-même de renoncer, et que le processus puisse reprendre sur de bonnes bases. En effet, l'annonce par Yves Levy de sa volonté de continuer à pu dissuader des personnalités compétences de présenter leur candidature. Un accord est finalement trouvé et Yves Lévy renonce le 30 juillet. Cela évite au gouvernement d'humilier publiquement une personnalité qui n'a pas démérité, en ne renouvellant pas Yves Levy. Cela aurait peut-être pu (je n'en sais rien) mettre en danger la survie du couple.

Cette renonciation n'a pas été sans contrepartie. Il devient conseiller d’État en service extraordinaire. C'est un CDD de 5 ans, qui permet de siéger dans les sections administratives du Conseil d’État. Pas besoin, donc, d'être un juriste de haut vol, puisqu'il ne participera pas aux activités contentieuses. D'ailleurs, le Conseil d’État regorge de juristes de très haut niveau. Ce qu'on attend d'un conseiller d’État en service extraordinaire, c'est qu'il apporte une connaissance approfondie d'un secteur afin que les avis soient éclairés, non seulement en droit, mais aussi en opportunité. L'expérience d'Yves Levy comme professeur de médecine et ancien patron de l'Inserm sera sans aucun doute très utile à la section sociale du Conseil d’État. Pour Yves Levy, c'est déjà une semi-retraite, voire un placard, car il passe d'une fonction exécutive prestigieuse, qui lui donne un vrai pouvoir décisionnaire, à une fonction de conseil, certes également prestigieuse, mais sans pouvoir. Cette nomination au Conseil d’État n'est donc pas plus scandaleuse que sa nomination à la tête de l'Inserm en 2014.

Cette affaire est intéressante, car elle marque une étape dans la montée en puissance de la parité dans les instances de l'Etat. Nous avons un cas où un époux se retrouve en situation de devoir sacrifier sa carrière au profit de son épouse. Jusqu'ici, c'était très souvent (voire quasi systématiquement) les femmes qui renonçaient à faire carrière, au profit de celle de leur époux. On voit que cela se heurte à des résistances culturelles. Par deux fois, Yves Levy a refusé de le faire, mais il a bien été obligé de lâcher. Cela montre aussi que la question des conflits d'intérêts n'est pas simple, et qu'elle oblige parfois des personnes qui n'ont rien demandé, ni rien fait pour ça, à se sacrifier. Cela peut engendrer un grand sentiment d'injustice chez ces personnes, qu'il faut aussi entendre.