Depuis quelques jours, les journalistes politiques de la presse parisienne et des télévisions d'information en continu sont en transe. Un remaniement ministériel approche. C'est un peu comme la période du rut pour les animaux : plus rien d'autre ne compte. Le pouvoir politique a intérêt à ne pas faire trop durer l'attente, au risque de les frustrer et de se voir taxer de faiblesse, avec une floraison des rumeurs, plus ou moins vérifiées. Le remaniement, c'est le summum de ce que les rubricards politiques adorent : le choc des ambitions, les querelles de personnes, avec une promesse de coups tordus pour alimenter les "exclusif" et autres "info trucmuche" qui permettent aux journalistes de se gargariser. Derrière, en service après-vente, ça sera le grand récit "les coulisses du remaniement" raconté sur le mode "les secrets qu'on vous a cachés" par ceux qui y ont participé.

Ce travers du journalisme, qui raconte plus qu'il n'analyse, est abondamment documenté et constaté par les lecteurs. Un éditorial du Monde, daté du 3 septembre 2010, montre à quel point cela est bien ancré. Il est très intéressant à relire, car il suffirait de changer quelques noms (remplacer Sarkozy par Macron) pour qu'il soit publié aujourd'hui. Je sais que la politique a des constantes et des invariants, mais la situation politique du pays n'est pas la même en 2018 qu'en 2010. Macron n'est pas Sarkozy, et pourtant, les journalistes ressortent les mêmes analyses. Cela est inquiétant pour le journalisme politique, et par ricochet, pour la presse.

Il est nécessaire de creuser un peu pour essayer de comprendre les raisons de ce que j'estime être un travers préjudiciable pour la démocratie. En effet, même si ces journalistes politiques parisiens sont numériquement très peu nombreux, ils ont un poids et une influence énorme sur la lecture faite par les français de la vie politique. Même si le gouvernement n'est pas réellement en difficulté, le fait que le remaniement dure plus longtemps que ce que les journalistes estiment être "normal", ils décrètent que c'est parce qu'il a des rivalités entre le président et le Premier ministre, ou encore parce que personne ne veut venir. A force de le seriner, en chœur et sur tous les canaux, cela provoque une inquiétude et un doute, qui a pour effet de mettre réellement le gouvernement en difficulté. C'est régulièrement que la montée en épingle d'un incident lui donne des proportions qu'il n'aurait pas dû avoir et crée une "affaire" là où il n'y avait parfois que maladresse ou bêtise.

La première cause du problème vient, à mon sens, des raisons pour lesquelles les journalistes ont voulu faire ce métier. Ce qui attire souvent, c'est l'aspect littéraire de la profession. Devenir une grande plume, un nouvel Albert Londres, qui éveille les consciences et fait bouger la société est un moteur puissant. Nous avons donc en France une prééminence du journalisme de récit, souvent très bien écrit par ailleurs, où l'essentiel du travail est de raconter comment les choses se sont passées. Quand on a le bon carnet d'adresse, il suffit de passer quelques coups de fils, de vérifier qu'on ne se fait pas enfumer par une source. Cela donne un papier pas trop compliqué à produire, qui va plaire au public et mettre en valeur le journaliste. En revanche, le travail d'analyse en profondeur, à partir de chiffres, de séries statistiques, d'hypothèses de chercheurs, est souvent délaissé. On ne devient pas journaliste politique pour remplir des tableurs excels. Qui plus est, cela demande beaucoup de temps, et coûte donc plus cher à produire, et cela arrive en décalage avec "l'actualité". Le fait analysé est déjà "old" et n'intéresse plus les rédacteurs en chef, qui veulent alimenter leurs manchettes avec de l'inédit et du croustillant. Tout le monde trouve finalement son compte à ce système, sauf peut-être le lecteur.

Le deuxième problème est la tentation, pour le journaliste, de passer du statut d'observateur à celui d'acteur, surtout quand il travaille dans un média à forte visibilité. Il est tellement facile, en publiant la bonne information au bon moment, de changer le cours des choses. C'est profondément grisant. C'est le drame de ce journalisme qui n'est plus d'information mais d'influence, tout en continuant à se présenter au grand public comme parfaitement neutre et objectif. Les exemples abondent, ces derniers jours, d'articles "boules puantes" visant des ministres en place. Comment expliquer que, comme par hasard, les problèmes de conflits d'intérêt potentiels d'Elisabeth Borne ou encore la fortune de Delphine Geny-Stephann sortent pile maintenant ? Comment croire qu'ils sont le résultat d'une enquête approfondie, commencée il y a des mois, sur laquelle le journaliste a sué sang et eau ? Il a juste reçu l'information, destinée à nuire, et a accepté de s'en faire le relais. Certes, l'information peut être parfaitement vraie, mais le journaliste doit-il accepter de se faire instrumentaliser en se pliant au calendrier, forcément intéressé, de sa source. Certains journalistes ont des scrupules, d'autres beaucoup moins, comme on peut s'en rendre compte en lisant les rubriques "indiscrets" et autres "téléphone rouge". Et c'est malheureusement à l'aune de l’éthique de ces derniers que l'ensemble de la profession est jugée.

L’entre soi parisien et la plongée dans le microcosme renforcent encore ces risques, en faisant perdre au journaliste le contact avec la réalité. A force de ne rencontrer que des confrères et des personnalités politiques, de multiplier les déjeuners, on s'enferme dans une bulle et on prend la doxa de ce microcosme pour la vérité révélée. Ce travers est accentué par l'allergie au risque des rédacteurs en chef, qui poussent leurs journalistes à couvrir ce que les autres couvrent aussi, en prenant les mêmes angles. Choisir un point de vue trop décalé ou s'intéresser à un sujet qui n'est pas dans ce que les "grandes rédactions" ont décrété être l'actualité, c'est quasiment impensable. D'où ce caractère panurgique des médias, qui irrite bien souvent les lecteurs.

Comment s'étonner, après tout cela, que la presse soit en crise et que l'image des journalistes soit profondément dégradée. Il suffit de faire un pas de coté, comme par exemple cet éditorial d'un journal suisse, pour se rendre compte à quel point les rubricards politiques creusent la tombe du journalisme français. En critiquant la manière dont travaillent les journalistes politiques, Emmanuel Macron se fait détester dans le microcosme, mais apprécier dans le reste de la population. Il ne prend donc aucun risque politique majeur à faire mariner dans leur jus, pendant une semaine, toutes les rédactions parisiennes...