La rentrée est difficile pour le chef de l'Etat, beaucoup plus qu'on ne pourrait le penser. Il est arrivé à la fin du premier cycle de sa présidence, celle où il était porté par son élection et où il bénéficiait de l'étourdissement de l'opposition, sonnée par le raz-de-marée du printemps 2017. Tout cela est en train de se terminer. L'opposition reprend progressivement du poil de la bête, et si elle reste encore éclatée, les choses se clarifient, tant à gauche qu'à droite. L'affaire Benalla a été le révélateur de cette remontée des profondeurs. Les premières mesures prises par le gouvernement ont pu créer des frustrations et des rancœurs chez certaines catégories de la population comme les retraités, car dans tout choix politique il y a des gagnants et des perdants.

Pendant cette période, le président peut être en mode "commando", où avec un petit cercle de proches, il peut faire à peu près ce qu'il veut. L'opposition est atone, la légitimité des urnes est encore forte. C'est ce que nous avons vécu de manière très forte depuis mai 2017. Un président "vertical" qui gouverne avec son clan, celui qui est à ses cotés depuis le début de la campagne, en qui il a une confiance absolue, et qu'il ne sait pas toujours sanctionner quand il le faudrait. La médaille a des revers, qui apparaissent avec le temps. Ce petit groupe soudé court le risque d'apparaitre arrogant et de s'isoler, en refusant d'intégrer de nouveaux éléments et en trustant tous les lieux de pouvoirs.Le risque est réel de frustrer et de provoquer des réactions de rejet ou de grogne chez des gens pourtant bienveillants au départ. Quand des ministres commencent à claquer la porte, c'est un signe qui ne trompe pas.

Nous sommes dans la phase où ce mode de fonctionnement vole en éclat. Le rythme de travail et d'engagement demandé par le président est juste ahurissant. Nombre de personnes sont en burn-out dans les hautes sphères du pouvoir, certains étant à plein régime depuis deux ans. C'est le moment où les erreurs d'analyses se produisent, parce qu'on est le nez dans le guidon, fatigué, incapable de prendre du recul et surtout, de prendre conscience qu'on s'est isolé. C'est le piège dans lequel est tombé Emmanuel Macron. Doté d'une intelligence et d'une force de travail impressionnantes, il s'est lancé à corps perdu dans l'exercice du pouvoir, voulant tout contrôler. Il s'est perdu dans les méandres de la machine gouvernementale et s'y est épuisé. Communiquer par SMS, le soir, avec des personnes extérieures au système, cela tient quelques mois, le temps d'un coup de bourre. Sur la durée, ce n'est pas suffisant pour s'aérer l'esprit, comprendre et sentir les tendances. C'est toujours la même chose, partout et en tous temps. Les gouvernants sont grisés par leur pouvoir de décider et de trancher, et abandonnent ce qui est le fondement de leur position : leur capacité à comprendre le pays, ses aspirations, ses craintes, et y répondre de manière adéquate. Emmanuel Macron ne fait plus assez de politique.

Cet automne, il va devoir changer de braquet en élargissant son cercle de pouvoir. Il faut accepter de déléguer davantage, à des gens qui ne sont pas du premier cercle, voire qui ne sont pas des alliés proches. Il va devoir faire davantage de place au Modem, aux radicaux mais également au centre-droit. Cela veut dire leur confier des fonctions d'envergure, en acceptant de leur laisser une part de pouvoir, c'est-à-dire accepter qu'ils prennent des décisions que Macron n'aurait pas prises. Le président l'a très peu fait depuis un an. Il a concédé au Premier ministre l'abaissement de la limitation de vitesse de 90 à 80 km/h. Nicolas Hulot a pu quitter le gouvernement avec la tête de Notre-Dame des Landes. Mais guère plus. C'est clairement insuffisant. Le Modem commence à le faire savoir, aimablement pour l'instant, mais cela pourrait être plus brutal par la suite. Il va devoir aussi composer avec les autres organes politiques en place, qu'il n'a pas été mesure de capturer, à savoir le Sénat et les collectivités locales. L'affrontement est violent depuis plusieurs mois déjà, et Macron ne va pouvoir continuer 4 ans sur ce pied. A un moment, il faudra transiger, sous peine de les braquer définitivement. Le Général de Gaulle a cru qu'il pouvait se passer du Sénat et l'a braqué. Il l'a payé en 1969. Emmanuel Macron devrait faire attention, car le jour où il sera réellement en difficulté, et qu'il aura besoin d'aide, il ne trouvera plus personne.

Au delà du personnel politico-administratif, il va bien falloir que Macron lâche également du lest aux corps intermédiaires, comme les religions, les syndicats ou les ONG, qu'il a souverainement méprisés et piétinés depuis son élection. On peut penser ce qu'on veut de leurs travers (et il y en a) mais ils sont indispensables pour faire le lien entre le sommet et la base. C'est bien pour cela qu'on les nomment "intermédiaires". Ils ne sont pas simplement des liens, ils sont également des contre-pouvoirs. Cet aspect a été bien perçu par Emmanuel Macron, qui les a d'autant maltraités qu'il était conscient que ce sont des lieux de pouvoirs sur lesquels un hold-up électoral ne donne pas prise. Avoir des relais dans les corps intermédiaire demande du temps, de l'investissement, pour les connaitre et s'en faire connaitre. Macron et son équipe n'ont bien évidemment pas eu le temps de se créer des racines dans ces lieux où s'exprime la "société profonde", celle qui s'organise pour faire de la politique et de l'action publique en dehors des structures électives et étatiques. Là encore, il faudra que Macron accepte de transiger, car son pouvoir n'est pas absolu. Ce n'est pas parce qu'il a gagné l'élection présidentielle qu'il est habilité à prendre le pays à rebrousse-poil. Certaines réformes peuvent être nécessaires, mais impossibles à mettre en œuvre car le pays n'y est pas prêt. C'est justement ces corps intermédiaires qui expriment les limites et les impossibilités qui s'imposent au pouvoir politique. Il faut savoir les entendre, sinon, c'est l'échec assuré.

En plus partager son pouvoir et d'accepter qu'il soit davantage borné et délimité, Emmanuel Macron va devoir apprendre à moins l'exercer personnellement. Si dans la première phase, une implication très forte est importante pour faire avancer le maximum de réformes lourdes, les étapes suivantes imposent de prendre du recul. Le président est celui qui impulse, explique et donne le cap. C'est aussi lui qui écoute et prend le pouls du pays. Cela demande d'écouter beaucoup, d'échanger réellement, en présentiel, de bien choisir les interlocuteurs en évitant de ne rencontrer que ceux qui lui disent ce qu'il a envie d'entendre. S'il y a un président et un Premier ministre, c'est bien parce qu'il y a deux fonctions à la tête du pays. Ses deux prédécesseurs ont cherché à être à la fois le président qui donne le cap et le Premier ministre qui gère, avec les résultats que l'on connait.