La naufrage de l'organe de presse baptisé "Le Media", est un cas d'école pour qui veut étudier la manière dont l'extrême gauche française se tire régulièrement des balles dans le pied. Tous les ingrédients y sont ! Le pire, c'est qu'ils ont fait cela seuls, sans la moindre aide de l'extérieur. Cette faillite, qui porte atteinte à la crédibilité de l'ensemble du mouvement, voire de la Gauche. Il est essentiellement imputable aux contradictions entre les postures des dirigeants d'une certaine gauche française, et la réalité de ce qu'ils y font. Tant que l'on reste sur le plans discours, tout va bien. Quand il faut passer à la pratique et au concret, les expériences ne durent jamais bien longtemps.

Le trio de tête est constitué d'une communicante, d'un psychanalyste (accessoirement chroniqueur dans des émissions de divertissement) et d'un producteur. Ces trois personnes ont concentré le pouvoir (au point d'être qualifié de conseil de soviet par Noël Mamère), alors même qu'aucun n'a la moindre expérience de la gestion d'une entreprise de presse. C'est pourtant un métier qui demande des compétences spécifiques, comme par exemple arriver à manager des journalistes, comprendre l’écosystème dans lequel évolue la structure. Comme bien souvent, la conformité idéologique a primé sur le pragmatisme et le professionnalisme. Tous les témoignages concordent pour souligner l'extrême brutalité de la gestion des ressources humaines, qui s'est traduite par des départs réguliers de journalistes, certain étant même virés violemment. L'ambiance entre ceux qui restent semble pourrie, un des journalistes, Serge Faubert, ayant reçu une sanction disciplinaire pour avoir dévoilé les tensions politiques et idéologiques, ainsi que les guerres de clan qui font rage au sein de la structure. On est bien loin de l'image que l'on pourrait se faire d'un management "de gauche" humain et bienveillant. Bien au contraire, c'est la loi de jungle dans toute sa sauvagerie.

L'incompétence n'est pas le seul problème que pose ce triumvirat. Alors même qu'ils présentaient leur engagement comme militant et bénévole, on apprend que Sophia Chirikou, juste avant de partir, a facturé pour 130 000 euros de prestations, et à réussi à se verser la moitié de la somme, mettant en danger la trésorerie. Les autres dirigeants ne semblent pas être en reste, et s'ils ne sont pas salariés, ils sont prestataires, donc rémunérés. Cela n'est absolument pas choquant que l'on soit payé pour son travail, il faut juste éviter de présenter sa participation comme un engagement militant et bénévole. Un autre exemple d'écart entre la posture et la pratique, qui m'a frappé, le départ de Gérard Miller, comme chroniqueur du LCI. C'est assez cocasse, quand on critique le "système médiatique" de quitter un organe qui se présente comme un média alternatif, qui va faire de la "vraie information", pour aller directement faire le clown dans des émissions de divertissement, sur une chaîne possédée par le groupe Bouygues. Le précédent de Raquel Garrido, insoumise, mais salariée de Bolloré avait ouvert la voie et montré que ce genre de contradiction ne dérange pas les dirigeants de la France Insoumise.

Comment avoir un mode de vie bourgeois (et aisé), parfaitement inséré dans le "système parisien" et en même temps incarner le discours de rupture de l'extrême gauche ? Le problème va bien au delà de l'extrême gauche. Comment les gens ont-ils pu croire que François Hollande, énarque, marié à une énarque, et payant l'ISF, pouvait être "l'ennemi de la Finance" et rompre avec les pratiques du capitalisme financier ? Une partie du marasme politique vient de cet écart entre les discours et les pratiques, qui ne peuvent que dégoûter la base. Quasiment tous les dirigeants politiques viennent de "l'élite parisienne" issue des grandes écoles où s'y sont agrégés, adoptant mode de vie et idées de base de ce milieu. A droite, ils n'ont pas de souci, car le décalage est finalement faible, voire inexistant, entre la doxa des élites, et leur projet politique, qu'Emmanuel Macron incarne parfaitement. Le véritable enjeu, pour la gauche, n'est pas tant dans le renouvellement des idées, que dans la recherche de dirigeants qui soient capables de les incarner réellement, sans être en permanence en train de gérer le grand écart entre les postures et les pratiques effectives.

Plus cela va, plus je pense que le problème majeur de la France est son "élite", qui verrouille tout et prend les commandes partout, y compris là où elle n'a pas, a priori, sa place. Tant que ce verrouillage continuera, la crise démocratique perdurera...