Le gros de la tempête médiatique autour de l'Affaire Benalla est désormais passé. L'essentiel des faits sont connus, et ont été disséqués. Les commissions d'enquête ont entendu les personnes qui comptaient vraiment, sauf peut-être Benalla lui-même, qui a délivré sa version dans Le Monde. L'attention des médias décroit, et on devrait passer à autre chose la semaine prochaine. Pour autant, il ne faut pas tourner la page comme cela, car cette crise laissera des traces, et pourrait même (l'avenir nous le dira) être un moment clé du quinquennat de Macron. Elle a en tout cas permis de lever un voile assez cru sur le fonctionnement de la Macronie, qui tient totalement de 'l'ancien monde".

L'affaire a montré que tout le dispositif du pouvoir en place tient sur les seules épaules d'Emmanuel Macron. Entre mercredi soir, et les révélations du Monde, et la prise de parole du chef, mardi soir, c'était la panique à bord. Pas un leader pour monter au créneau, tous se planquent et font tourner en boucle les éléments de langage destinés à noyer le poisson. Et puis mardi, c'est le miracle. Aux questions au gouvernement, le Premier ministre se montre excellent, et rassure les députés LRM, qui lui font plusieurs standing ovation. Et le soir, c'est la surprise du chef, qui vient en personne à la sauterie de fin session, pour donner la ligne : "Il y a eu des bêtises, ce n'est pas si grave que ça, j'en ai tiré les conséquences et j'assume". Une fois ce message délivré, la machine de guerre s'est remise en marche, avec plein de députés bon soldats pour venir inonder plateaux de télévisions, matinales de radio et réseaux sociaux avec la bonne parole. Sur un ton souvent péremptoire et ne reculant pas devant l'invective. Une armée militante à l'ancienne, où il faut défendre le chef et le clan, envers et contre tout. Les sarkozystes de la grande époque n'auraient pas fait différemment, ni mieux.

L'affaire aussi montré, mais on le savait déjà, qu'Emmanuel Macron a une conception du pouvoir très personnelle. Il est le chef car il a été élu de la Nation, et il n'entend pas partager le pouvoir. Ni avec les assemblées, ni avec les corps intermédiaires (ONG, Syndicats) et encore moins avec les médias. Ces derniers sont priés d'être des canaux de diffusion de la communication du président. Le choix d'intervenir lors d'une réception privée, est emblématique. Alors que tout le monde attend la prise de parole du président depuis plusieurs jours, il fait bien sentir que c'est lui qui décide du lieu et du moment, et qu'il n'entend certainement pas se le faire imposer. Il le fait devant son fan-club, dans un lieu privé où le seul risque, c'est d'être interrompu par les applaudissements. Les journalistes sont tenus à l'écart, et suivent tout cela par les tweets des députés LRM, et reçoivent ensuite les images, tournées par le service de communication du groupe et du parti. Contrôle freak total ! Pas tout à fait ma conception de la démocratie...

Le plus important, et c'est parfois passé inaperçu, est la cassure entre Macron et la haute fonction publique. Cet épisode est juste un révélateur, en rien un déclencheur. La fonction publique dans son ensemble, vit un malaise très profond. Les conditions matérielles sont lamentables dans beaucoup d'endroits (Police, Justice, hôpitaux, universités...) mais c'est symboliquement que le problème est le plus grave. La considération pour le service de l’État existe de moins en moins en France. De plus en plus de citoyens, et donc d'élus, considèrent que servir l’État n'a rien de spécifique, et qu'on peut aussi bien travailler dans une administration ou dans une grande entreprise privée, c'est la même chose. Cette tendance a été exacerbée avec l'arrivée des marcheurs, qui incarnent complètement cette banalisation de la spécificité du service public.

Cette ligne politique, qui pourraient amener des décisions très difficiles à rattraper par la suite, ne fait l'objet d'aucun débat politique. Il est pourtant essentiel, car la place du service de l’État est centrale dans la société et la culture de la France. C'est un ressort extrêmement profond, et depuis au moins le XVIe siècle, tout en France est organisé pour trier et sélectionner les meilleurs, pour les amener au service de l’État. Sous l'ancien Régime, faire fortune n'est qu'une première étape. La véritable ascension sociale passe par l'achat d'offices royaux, l'exercice de fonctions administratives, qui mènent à l'anoblissement. Une tendance encore très forte jusqu'à ces 20 dernières années, où le système scolaire français est destiné à sélectionner les meilleurs éléments pour les amener vers les "grandes écoles" qui sont destinés à former les hauts cadres de la fonction publique. Même s'il y a beaucoup de déperditions, Polytechnique, Centrale, l'ENS et l'ENA ont dans leur ADN de former les "grands serviteurs de l'ENA", avec une antichambre qui s'appelle Science-Po.

Une administration forte, avec une culture puissante du service public, s'est crée en France. Cela présente des avantages et des inconvénients. Faut-il la bazarder, au profit d'une banalisation du service de l’État, qui ne diffère en rien d'un job dans le privé ? Cela mérite un véritable débat, qui n'a pas lieu pour l'instant. Pourtant, des décisions sont prises, en défaveur de l'administration, qui se défend. Pour Emmanuel Macron, le risque est énorme, car la fonction publique, et à travers elle la notion de service public, est très profondément enracinée en France. C'est même culturel. Pour avancer sur un tel chantier, il faut des soutiens et des appuis. Un travail de conviction et de recherche d'alliés que Macron ne fait pas, bien au contraire. Depuis un an, il se met méthodiquement à dos des forces puissantes et enracinées, qui n'attendent que la faute pour sortir du bois et frapper.

L'affaire Benalla en est une illustration. Le simple dérapage d'un individu violent et impulsif, insuffisamment sanctionné par sa hiérarchie, n'aurait pas dû prendre de telles proportions médiatiques et politiques. Cela a pris de l'ampleur car un certains nombre d'institutions sse sont saisies de l'occasion pour contre-attaquer : le Parlement, qui créé deux commissions d'enquêtes (dont une, au Sénat, ira au bout et pourrait faire mal), la haute hiérarchie policière, qui a refusé de porter le chapeau et de couvrir les politiques, les médias, qui ont fait leur travail d'enquête et d'information du public. La justice vient d'embrayer, avec plusieurs enquêtes qui couvrent tous les champs possibles d'infractions. Cette fois-ci, Macron semble avoir réussi à passer entre les gouttes, avec pas trop de dégâts politiques. Mais c'est un avertissement sérieux dont il doit prendre la mesure.