Emmanuel Macron se rend mardi 26 juin à Rome, y rencontrer le pape François. Un voyage qui mêle diplomatie et enjeux politiques nationaux, le Vatican étant à la fois un État souverain doté d'un réseau diplomatique hors pair, mais aussi le quartier général du catholicisme. A cet occasion, il va recevoir le titre, purement honorifique et folklorique de "chanoine honoraire de Latran". Un épisode protocolaire qui fait couler beaucoup d'encre et de salive en France, et illustre bien que la cassure entre les religions et une part de la société n'est toujours pas résorbée.

La déchirure vient de loin. Elle vient aussi de notre incapacité à réformer en douceur et à trouver des compromis. Comme pour beaucoup de choses, la France a favorisé les affrontements religieux, sans trouver les portes de sorties que d'autres pays ont trouvé. Dans les relations entre l'église et l'Etat, la France du XVIIIe siècle est à peu près dans la même situation que les autres. Le pouvoir politique absolutiste tient le clergé sous sa coupe, s'assurant des nominations aux postes clés. En échange d'une certaine prospérité, d'un statut social valorisé et d'un soutien "séculier" à l'adhésion obligatoire au catholicisme, les religieux acceptent globalement d'être un rouage de la mécanique absolutiste. La Révolution vient très brutalement rompre cet équilibre. Cela dure moins de 10 ans, car dès 1801, l'ancien système est remis en vigueur avec le Concordat. Pourtant, les choses ne sont plus comme avant, et progressivement la situation se dégrade pour le clergé catholique, qui se retrouve contesté dans son pouvoir et sa prétention à s'imposer comme la seule religion légitime à laquelle tous doivent adhérer. La fin des régimes monarchiques et autoritaires, qui soutenaient artificiellement la puissance de l'église catholique, en 1870, marque un tournant. Le nouveau régime, qui considère que les catholiques sont des ennemis politiques irréconciliables, est hostile au clergé, et dès les années 1880, se lance dans une guerre ouverte, avec notamment l'expulsion des congrégations.

Même si les choses se sont progressivement apaisées (cela a pris beaucoup de temps), cette époque a durablement marqué la culture politique française. Elle a enraciné une forme d'anticléricalisme, avec une allergie toujours vivace à toute prétention d'une religion à dicter sa loi et l'expression ses croyances comme norme sociale. Que ce soient vis-à-vis des musulmans ou des catholiques, les fourches se lèvent au moindre soupçon. Pourtant, la loi de 1905 sur la séparation des églises et de l'Etat est venue justement pour poser les règles sur le sujet. Cela ne semble pas suffire, et cette loi est beaucoup plus fragile qu'on ne le pense. Ce texte est devenu un totem, qu'il ne faut absolument pas toucher, ou alors dans le silence, et surtout sans le dire. Quand bien même la réforme proposée est anodine et purement technique, c'est immédiatement un tir de barrage, parfois de personnes qui n'ont même pas lu le texte. Il a suffit qu'ils voient qu'on touche à cette loi sacrée pour sortir le flingue. Quand on est sur un sujet qui fait consensus, cela se passe beaucoup mieux. Longtemps également taboue, la question de l'école privée ne pose plus aucun souci, et on peut changer les lois sur l'ouverture des écoles, y compris hors contrat, sans que la droite ou la gauche ne haussent un sourcil. Car le sujet peut faire l'objet d'un dialogue, où chacun comprend l'autre, et où personne ne cherche à faire du forcing ou à monter sur ses grands chevaux.

La loi de 1905 est globalement une bonne loi, qui pourraient être améliorée techniquement à la marge, mais dont l'esprit fondateur est encore d'actualité. C'est une loi de liberté, qui n'interdit pas aux religions de s'exprimer et d'être présentes dans l'espace publique. Elle leur interdit juste d'imposer leurs normes au reste de la société, en les ramenant au rang de simple association, qui n'a pas plus de prééminence qu'une autre pour s'exprimer et être entendue des pouvoirs publics. Une situation que l'église catholique, principale concernée, a fini par globalement admettre. Mais la montée en puissance d'une autre religion, l'islam, a remis en cause cet équilibre. Comme toute religion du Livre, l'Islam a la prétention d'être la seule vérité avec une revendication d'universalisme. Si la pratique est parfois très éloignée de cette théorie, l'islam reste quand même très marqué par la rigidité des interprétations du Coran, qui collent à la lettre, alors que le christianisme a mieux réussi à prendre une certaine distance pour s'appuyer davantage sur l'esprit que sur la lettre de la Bible. Le choc avec la culture politique française, imprégnée d'anticléricalisme, ne pouvait qu'être violent. L'islam de France n'a pas les moyens, financiers et "sociaux" d'imposer quoi que ce soit, faute d'avoir des relais dans les élites. La menace est donc largement virtuelle, mais elle suffisante pour réveiller de vieux fantasmes et aujourd'hui, les propositions de réformes "laïcardes" de la loi de 1905 sont davantage tournées contre l'islam que contre le catholicisme.

Cette situation est profondément malsaine. Elle bloque le débat public et crée des fractures, parce que les gens surestiment des menaces et ne cherchent pas à comprendre l'autre. Les laïcards, qui ont transformé la loi de 1905 en vache sacrée ont une bonne part de responsabilité. Mais en face, les représentants des religions ont aussi leur part de torts. Même s'ils n'ont pas les moyens de leurs ambitions, un certain nombre d'imams agitent les chiffons rouges, et jouent sur les symboles, pour récupérer une colère qui n'est pas religieuse. Se recouvrir des oripeaux d'un islam souvent frustre est un moyen commode d'exprimer une colère contre la ghettoïsation et la relégation sociale subie par les populations d'origine étrangère, qui se trouvent souvent être aussi musulmanes. La confusion est facile et si personne n'essaye de désamorcer cela, elle n'ira qu'en se renforçant. En cela, j'en veut profondément à la droite traditionnelle, celle qui lit Le Figaro, qui passe son temps à écrire que le problème, c'est l'islam. Cela ne fait qu'hystériser le débat et empêcher toute évolution sur ce sujet, vers une conception apaisée de la place des religions dans l'espace public, dont le cadre légal et intellectuel est pourtant posé depuis 1905.

Je dois avouer que je suis un peu désespéré, car ces dix dernières années, la situation s'est dégradée. La droite vire à l'antislamisme primaire, ce qui permet à bon compte de mettre sous le tapis l'échec profond que représente la cassure entre classes privilégiée et classes populaires. C'est bien facile de se placer sur le plan religieux, pour ne pas avoir à aller sur le terrain social, celui qui est la vraie source des difficultés. La gauche n'est pas beaucoup mieux, avec tout un pan, comme le "printemps républicain", qui a rejoint la droite conservatrice sur ces questions. Entre Bouvet et Zemmour, je ne vois pas beaucoup différences, de fond comme de forme. Une autre partie de la gauche est elle toujours ancrée dans le vieux fond anticlérical, et n'a toujours pas accepté complètement la loi de 1905. Cela fait beaucoup de gens qui ne tirent pas dans le sens de l'apaisement. Je m'inquiète enfin des reculs que l'on peut aussi rencontrer du coté des catholiques, de plus en plus en voie de communautarisation. Quand je vois les propos de certains responsables comme l'abbé Grosjean. A l'entendre, du fait de son histoire, l'église catholique devrait être davantage écoutée, et ne saurait être classée comme représentante d'intérêt, au même titre qu'une ONG ou une société privée. Alors qu'on pouvait penser la chose réglée de ce coté là, voilà que la question se pose à nouveau.

Au milieu de tout cela, j'ai un peu de mal à suivre la position d'Emmanuel Macron. Certes, le discours est très beau, bien construit, et a tout pour plaire, comme celui des Bernardins. Il y réaffirme, avec ses références propres, ce qui est le cœur de la loi de 1905, mais les actes peinent à suivre. Parfois, on peut se demander si d'autres contingences, plus électoralistes, ne viennent pas un peu mettre sous le boisseau cette ligne politique de fermeté face aux laïcards et aux religions qui n'ont pas complètement abdiqué leurs vieilles prétentions. Il manque en France un vrai courant libéral (politiquement, pas économiquement) qui puisse donner de la voix dans le débat public et élaborer une pensée qui permette de dépasser ces antagonismes et clivages. Au delà de la seule question religieuse, la France est un pays qui a beaucoup de mal à élaborer des raisons d'être ensemble, qui soient bâties sur une adhésion, et non sur la désignation d'un ennemi commun. Un vaste chantier politique qui est primordial à mes yeux, et qui va demander du boulot.