Les papiers fleurissent de partout à l'occasion de la première année de mandat d'Emmanuel Macron. Des portraits, parfois intéressants, posent bien le personnage et certains constats. L'homme est un adepte du pouvoir personnel : il dirige et tranche seul, s'appuyant sur la haute administration et tenant à l'écart journalistes et "corps constitués". Un "patron" qui semble savoir où il va et qui assume. Au bout d'un an, il a un bilan conséquent, même s'il est assez contrasté. Tout cela est abondamment décrit, mais comme toujours, on reste sur sa faim dès que l'on cherche à aller un peu plus loin que la simple description de la réalité politique visible.

Il est évident que Macron est en train de changer en profondeur les modes de fonctionnement du pouvoir en France. La première phase est celle de la démolition et de la mise au rencart. Depuis un an, le chef de l'Etat a donné de sérieux coups de boutoirs aux corps intermédiaires. Du moins à certains d'entre eux, comme les syndicats ou les partis politiques, et quelques part aussi les grosses associations sectorielles. Non seulement elles ne sont plus écoutées dans les concertations, mais en plus, il sape leurs bases. C'est évident pour les syndicats, qui ont perdu une partie de leurs moyens de fonctionnements avec les ordonnances "Travail" qui réduisent le nombre d'élus salariés, ainsi que la réforme de la formation professionnelle. Demain, la réforme du CESE va même leur enlever leur maison de retraite pour vieux dirigeants méritants. Pour les partis politiques, c'est la même chose. La réforme des institutions qu'il est en train de concocter vise à fragiliser encore plus les petites structures, tout en maintenant l'isolement des partis extrêmes, qui ont plus de mal à trouver des alliés pour les seconds tours. Il suffit que Macron achève le travail (bien entamé) de démolition de LR, pour se retrouver en position centrale, partenaire obligé des modérés dans les seconds tours où le candidat En Marche sera soit face au FN, soit FI.

La deuxième phase sera la construction d'une nouvelle "matrice" politique. On glose beaucoup sur le "macronisme" un concept qui n'a pas pour l'instant beaucoup de contenu. Il ne faut pas croire que cela restera toujours ainsi, Emmanuel Macron a une pensée beaucoup plus structurée qu'on le pense, et la distille régulièrement au gré de ses prises de paroles diverses et variées. Il y aurait tout un travail à faire le corpus de ses prises de parole depuis un an, pour analyser ses prises de position, en particulier sur le plan des idées et des racines philosophiques et idéologiques. Le matériau est là, mais il est parfois compliqué, à partir de l'amas de briques, de s'imaginer comment pourrait être la maison. Je pense que dans les mois qui viennent, nous verrons ce corpus prendre forme, car il va bien falloir légitimer les décisions autrement que par "c'était dans le programme du candidat Macron". Plus on s'éloigne de l'élection, plus le programme devient obsolète, soit parce que les promesses ont été mises en œuvre (bien et complètement, c'est encore une autre histoire), soit qu'elles ont été abandonnées, car finalement inapplicables ou plus adaptées au nouveau contexte.

Je suis globalement assez satisfait du bilan de cette première année, même si quelques points me fâchent et que je n'adhère pas à tout ce qui a été fait. Le mandat donné à Emmanuel Macron était de faire un grand ménage dans les structures vermoulues du pouvoir en France et de virer ceux qui les occupaient. Le travail est bien entamé mais est loin d'être terminé. L'enjeu essentiel aujourd'hui est de penser et construire les nouvelles structures de la démocratie. Il peut parfois être utile de confier les clés à une personne pour faire le "sale boulot", mais cela ne doit pas durer trop longtemps, et à terme, il faut que le pouvoir ne soit pas concentré, mais reste "distribué" avec in fine le peuple comme arbitre et décideur en dernier ressort.

Pour cela, il faut que la société civile se mette au travail, et ne reste pas à regarder béatement Jupiter reconstruire la structure de pouvoir à son image. Il faut pour cela s'adapter aux nouvelles règles et aux nouveaux modes de fonctionnements induits par les réformes en cours. Les "corps intermédiaires" doivent prendre acte de l'urgence qu'il y a pour eux à repenser leurs modes de fonctionnements et leur rapport au politique, mais aussi aux politiques publiques. S'arcbouter sur les modes de fonctionnement anciens, et geindre parce que le pouvoir ne vous écoute plus, en appeler à la rue pour tenter de gagner un bras de fer est voué à l'échec dans le contexte actuel. On le voit bien, cela fait depuis l'automne 2017 que les forces politiques de gauche tentent de mobiliser. On nous annonçait une "rentrée tendue", on est en mai, et ce qu'on voit actuellement ne donnera pas grand chose. N'en déplaisent aux professionnels de la contestation, si la "convergence des luttes" qu'ils appellent de leurs voeux avait dû se faire, elle se serait déjà faite. Mieux vaut prendre une autre voie, plus pragmatique, et certainement plus constructive, même si elle manque certainement du panache et du romantisme échevelé dont se nourrit une partie des militants politiques de gauche depuis des décennies.

La première chose à faire est de solidifier les structures et de les rendre indépendantes du pouvoir. Quand on regarde ces fameux "corps intermédiaires", combien vivent, directement ou indirectement, de fonds publics ou de rentes de situation ? La plupart... Demain, la condition pour exister politiquement et faire entendre sa voix, ce sera d'être réellement indépendant. Premier chantier. Il faudra également être capable de créer des rapports de force, c'est à dire savoir mobiliser. Pour cela, il faut des adhérents, une "communauté" comme ont dit en "novlangue digitale". Quand on regarde nos corps intermédiaires, on y trouve beaucoup de coquilles vides, dirigées par des apparatchiks salariés. Les organes de gouvernance politique (comme les conseils d'administration dans les associations) sont trop faibles et il n'y a pas de membres, par de liens avec la population. Trop de structures se sont lancées dans la cogestion de politiques publiques (la paritarisme dans le secteur social en est le meilleur exemple) au détriment de la politique. Ceux qui en font sont d'une grand fragilité. Juste un exemple : la lutte contre la corruption et pour la transparence. L'acteur associatif le plus structuré (en fait, le seul à être structuré) c'est Transparency International France : 7 salariés et 500 000 euros de budget annuel. C'est juste ridicule au regard de l'ampleur du travail qu'il faut fournir, et surtout, de la charge symbolique qui pèse sur cette association. Elle est la seule à être capable d'être le "relais-caution" société civile d'institutions comme le parquet économique ou financier, ou la Haute autorité de transparence de la vie publique.

La deuxième étape est de reprendre le travail doctrinal. Faire de la politique, c'est construire un récit, basé sur des valeurs, qui puisse donner un sens à l'action publique : à la fois lui donner un cap, mais également la légitimer aux yeux de la population. C'est parce que la classe politique au pouvoir ces vingt dernières années a complètement failli dans ce domaine, que la France s'est retrouvée dans une telle crise démocratique, et qu'Emmanuel Macron a pu rafler la mise. Il faut refaire de la politique, et actuellement, les seuls à le faire, c'est la France Insoumise. Ils savent qui il sont, où ils vont et se donnent les moyens de faire avancer leurs positions. Les autres partis politiques (En Marche compris) sont complètement à la ramasse, ne faisant que dans le commentaire à la petite semaine : dévotion béate dans la majorité et dénigrement systématique pour l'opposition. Les partis ne sont pas les seuls responsables de cette atonie, c'est à toutes les organisations de se bouger pour construire des projets, faire émerger des valeurs qui soient en phase, sur le fond comme sur la forme, avec les attentes des citoyens de 2018. La nature ayant horreur du vide, si des citoyens responsables ne se donnent pas les moyens de proposer, d'autres le feront à leur place. Il ne faudra pas venir pleurer ensuite qu'une "technocratie" ou une "élite" ont confisqué l'espoir et le pouvoir.

Ce travail sera long, et trouvera son plein effet quand Emmanuel Macron quittera le pouvoir. Cela arrivera un jour, même si cela peut prendre du temps. Il faudra bien que la personne qui le remplacera se fasse élire, et donc élabore un projet qui recueille les suffrages. Que la prochaine présidentielle soit à nouveau une élection par défaut, où on élimine plutôt qu'on choisit, serait un échec politique et démocratique collectif.