Le geste du Lieutenant-Colonel Arnaud Beltrame est admirable, et résonne profondément, car son sacrifice donne une incarnation à des valeurs de don de soi que l'on rencontre rarement à l'état aussi pur dans notre société. Il est l'expression d'une conformité entre des valeurs exprimées, et un vécu. Là encore, une chose assez rare, surtout quand elle va jusqu'à une telle prise de risque. Nous avons là un symbole extrêmement fort, car positif et capable de créer un consensus qui ne peut faire que du bien à notre société. Mis à part quelques individus très isolés, tous sont sur la même ligne, de Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon. Un moment rare qu'il ne faut pas gâcher.

En effet, la manière dont nous vivons et construisons collectivement ce moment, représente un enjeu fort pour notre société. A toutes les époques, ont existé des mécanismes pour gérer ces épisodes, pour transformer un cas particulier en symbole général. La religion catholique a inventé pour cela la canonisation, pratique déjà en cours chez les grecs et les romains, qui transformaient ces héros humains en divinités, et donc en exemples intemporels, inscrits dans le panthéon collectif. Dans notre société laïcisée, serons nous capables de reproduire un tel mécanisme "d'héroïsation", qui est un facteur de cohésion sociale. Nous avons déjà su reconnaitre les vertus héroïques d'Arnaud Beltrame, reste maintenant à construire le symbole qui restera dans les mémoires. C'est sans doute là qu'est la difficulté dans notre société de l'éphémère. Un autre écueil, qui m'inquiète aussi, est le risque de voir un tel exemple être mal traité par les médias, qui exploitent les émotions collectives (car cela fait de l'audience) et peuvent aller très loin, voire trop, dans la manière dont ils traitent un sujet. Là encore, c'est un test pour notre société et son organisation. Nos politiques seront-ils à la hauteur ? Les médias, notamment audiovisuels, seront-ils à la hauteur ?

J'attends de voir, et je ne cache pas que je suis un peu anxieux, car j'ai une confiance limitée dans notre classe politique, et encore plus limitée dans les médias. La gestion d'une telle situation est un véritable test car nous sommes au-delà du fait-divers ordinaire, et je crains que les réflexes de voyeurisme des médias ne reviennent au galop et ne gâchent tout. Saurons-nous transformer une émotion collective en quelque chose d'autre, qui puisse être un élan fondateur en faveur de l'engagement, du don de soi authentique ? Nous en sommes tous responsables, à notre niveau individuel et collectivement.

Quelque soit la manière dont nous agirons, ce sera un moment de vérité sur ce que nous sommes, sur la société que nous voulons pour nous et nos enfants...