L'élection d'Emmanuel Macron à l'Elysée a été un évènement de grande ampleur, comparable à l'arrivée au pouvoir du général de Gaulle en 1958. Dans les deux cas la France vit une crise politique et fait appel à un "homme providentiel" pour la sortir de la crise et du marasme. La classe politique sortante est balayée (en deux temps pour de Gaulle, qui a commencé le ménage en 1958 et l'a terminé en 1962), et le nouveau président s'appuie sur la haute fonction publique et la technocratie. A chaque fois, après le départ de l'homme providentiel, la structuration politique classique a repris ses droits. On peut donc, sans trop se tromper, estimer que l'épisode de 2017 est une parenthèse dans l'histoire politique de la France, même si elle pourrait durer jusqu'en 2027. Sous la vague, les fondamentaux sont toujours là et commencent à émerger à nouveau. Le dépassement du clivage droite-gauche n'est pas pour demain.

On se gargarise beaucoup du "macronisme" pour décrire l'exercice du pouvoir par Emmanuel Macron, sans trop savoir ce qu'il a dedans, un peu comme le général de Gaulle avec le gaullisme. Dans les deux cas, nous avons d'abord un exercice personnel et pragmatique du pouvoir, non théorisé, mais s'appuyant sur de solides racines intellectuelles. Si dans les deux cas, la base électorale est plutôt de centre-droit, elle dépasse le clivage droite-gauche par la capacité du président à "parler" à une petite partie de la gauche, et d'embarquer quelques représentants emblématiques, brouillant ainsi les pistes. Ce furent les "gaullistes de gauche" avec une fibre sociale du gaullisme qui a donné la participation, et dont la dernière incarnation crédible était Philippe Séguin. Il encore un peu tôt pour savoir où Macron va agir pour "parler" à la gauche, mais il ne faut pas douter qu'il le fera. Cela donne au chef de l'Etat une aura particulière, qui lui permet d'amalgamer des électeurs sur son nom. Mais cet aura est assez peu transmissible, même si les héritiers politiques tentent de la faire survivre. On a bien vu le sort du "gaullisme" devenu la feuille de vigne masquant la misère idéologique d'un RPR revenu, sous Chirac, à ses bases conservatrices.

La gauche française a fait naufrage. Elle est à peu près dans le même état que sous le général de Gaulle. Le PS de 2018 ressemble étrangement à la SFIO de 1969, année où son candidat à la présidentielle, Gaston Defferre, à terminé à 5%. On retrouve aussi la césure entre les deux gauche, la France insoumise reprenant sur le fond et la forme, la place occupée par le PCF, ainsi que sa rhétorique. La situation de blocage de l'époque se reproduit, car la gauche radicale arrive en tête, mais est incapable de s'allier avec les réformistes pour accéder au pouvoir. Cette dernière, bien que très affaiblie, n'est pas morte. Les dernières élections législatives partielles montrent qu'il existe toujours un espace politique entre Macron et Mélenchon. Si des électeurs PS ont pu se laisser séduire par le jeune quadra en mai-juin 2017, c'est largement fini. Que le candidat PS gagne au deuxième tour, en Haute-Garonne, avec 10 000 voix d'avance, est un signe qui ne trompe pas. Mais c'est le chaos dans cet espace, avec le PS, le PCF, structures partisanes sans idéologie et sans leader charismatique, et quelques individualités comme Benoît Hamon, qui ont des idées, mais pas de parti. A terme, cette gauche a vocation a se reconstituer et à passer des alliances avec la gauche radicale, mais après 1958, cela a pris plus de 20 ans.

A droite, Macron opère une recomposition assez inédite. Il occupe (ou presque) l'ensemble de l'espace au centre-droit, avec une alliance entre les démocrates-chrétiens (le Modem) qui est ancré à sa majorité, et les libéraux, qui en font partie de fait (Édouard Philippe est Premier ministre) mais sont tellement désorganisés qu'ils n'arrivent pas à en tirer les fruits. Il contraint LR à se replier sur les bases de la vieille droite conservatrice. Il est aidé en cela par le FN, qui même en petite forme, concurrence LR sur plusieurs segments électoraux. Là encore, la coupure fondamentales entre conservateurs et libéraux va reprendre ses droits, et il ne faut pas oublier que Fillon, malgré son image très écornée, a fait 20% au premier tour de la présidentielle. Le socle électoral est toujours là et une fois stabilisé, LR peut revenir en force dans le jeu politique.

Cette normalisation politique est arrivée assez pour de Gaulle, mis en ballotage à la présidentielle de 1965, et gagnant d'extrême justesse les législatives de 1967. Pour Macron, l'année 2020 sera cruciale, avec une série d'élections locales. Son parti En Marche, sans réelle implantation locale, devra aller au combat avec des alliés. Même si le choix n'est pas encore fait, je pense que pour l'essentiel, Macron s'appuiera sur les réseaux de ses actuels alliés, Modem et "UDI-Agir-Juppéistes". Je vois mal des tickets PS-En Marche, sauf quelques cas particuliers. La majorité présidentielle ne devraient pas faire beaucoup de grandes conquêtes. Mais cela va obliger les élus de centre-droit à se structurer enfin et intégrer pleinement la majorité, achevant ainsi la "recomposition" politique de la France, qui n'est finalement qu'un rééquilibrage au sein de chaque camp, sans que la ligne de partage ait beaucoup bougé.