L'évolution du web, depuis plusieurs années, devient inquiétant, et cela s'accélère. Après le recul des États-Unis sur la net neutralité, c'est l'Union européenne qui s'apprête à donner des droits exorbitants à l'industrie culturelle sur les plateformes de diffusion de contenus. On est en route vers un internet centralisé, où le grand public ne connaît plus que quelques plateformes, le reste étant complètement marginalisé et sans influence sur la marche du monde. L'internet des années 2020 sera un jungle basée sur des rapports de force entre acteurs mondiaux. Pour y participer, et continuer à diffuser le savoir et la connaissance auprès du grand public, il faut avoir une taille critique et être en mesure de tenir en respect ses rivaux. Heureusement, parmi ces plateformes, il y a Wikipédia. A la base, il s'agit d'une encyclopédie en ligne, aujourd'hui, c'est devenu un "GAFA", c'est-à-dire une plateforme qui occupe une position leader et difficilement contestable dans le monde numérique. Même s'ils lancent quelques initiatives, les autres GAFA ne cherchent pas à prendre cette place, voire même s'appuient sur les contenus de Wikipédia.

La Fondation Wikimédia, qui soutient les différents projets (il n'y a pas que Wikipédia) est à un tournant, car dans 15 ans, Wikipédia pourrait être assez différente de ce qu'elle était il y a encore 10 ans. La devanture existera encore, dans une forme assez approchante de ce qu'elle est aujourd'hui, mais l'arrière boutique ne sera plus du tout la même. Un vaste travail de réflexion est en cours, avec un premier document qui expose assez bien les enjeux concernant la diffusion de la connaissance.

Le premier enjeu est de s'adapter aux évolutions technologiques, qui vont très vite, avec des utilisations tordues qui sont souvent pionnières. Avec l'intelligence artificielle et les logiciels de trucages de vidéos, l'enjeu du contrôle et de la vérification des informations est capital. Je crains que les médias ne soient pas en mesure d'assurer ce travail, par manque de moyens, mais aussi parce que nombre d'entre eux sont partisans, et donnent à lire ce qui conforte les opinions de leur lectorat cible (qui est aussi celui de leurs annonceurs). Le co-fondateur de Wikipédia, Jimmy Wales, en a fait son nouveau combat, avec Wikitribune. 15 ans de pratique ont montré que le filtrage par une communauté humaine organisée reste encore le meilleur moyen de détecter ce qui ne va pas. L'enjeu technologique, c'est aussi l'essor du mobile, des données et de l'accès dans des zones "compliquées". Le développement du monde va se faire, démographiquement, en Asie, en Afrique et en Amérique du sud. Ces continents sont parfois très mal couverts par le numérique, essentiellement mobile. La montée en puissance des données devrait donner une place croissante à Wikidata, qui est une vaste base de donnée structurée, et pourrait devenir le projet central, les autres n'étant que des déclinaisons des informations contenues dans Wikidata. Ces questions sont importantes, vont demander d'importants investissements. Mais les choses ont déjà largement commencé, et avancent aussi bien qu'un vaste projet informatique le peut.

L'autre enjeu est politique. La fondation est consciente que les attaques vont s'intensifier, pas seulement de la part de dictatures (comme la Chine ou la Turquie), pas seulement de manière frontale et visible, par le biais de blocages. D'où l'action en justice lancée contre la NSA, qui n'est sans doute que le premier pas d'une action plus globale pour la défense des libertés numériques, basés sur un cas concret (les juges anglo-saxons adorent avoir des cas concrets pour statuer). Les réponses sont plusieurs ordre. Le premier est l'offensive juridique, partout où c'est possible, pour favoriser un internet neutre et ouvert, où chacun puisse naviguer sans être pisté, que ce soit pas les services d'espionnage ou les annonceurs. C'est aussi le combat pour une connaissance "libre", donc sans obstacles juridiques à sa diffusion. La puissance des industries culturelles, qui rêvent d'une disparition du domaine public, est un problème qui n'est sans doute pas prêt d'être réglé, les positions étant trop antinomiques.

Cela passe aussi par un renforcement de la communauté qui gère ce communs. La Fondation souhaite que Wikipédia soient réellement mondiale, ce qui passe par une certaine "désoccidentalisation" et une féminisation. Le chantier est énorme, mais indispensable, car sans communauté, pas de projets. Un développement tous azimuts créé une résilience globale qui pourrait devenir critique. Si les États-Unis et l'Europe occidentale cessent de contribuer, c'est la catastrophe. Cette diversification doit être profonde. Cela ne suffit pas qu'il y ait plus de femmes ou d'africains à contribuer, il est nécessaire également qu'ils le fassent avec leurs propres biais culturels. C'est comme cela que les populations du monde entiers s'approprieront les projets et les défendront, car ils se reconnaitront dans les contenus diffusés.