L'émission Capital, sur M6, a réalisé un reportage diffusé le dimanche 21 janvier 2018. L'angle est très clairement assumé : le train de vie de l'Assemblée nationale est trop élevé, c'est l'argent de nos impôts, il faut que ça change. On serait cru dans un reportage commandité par l'association contribuables associés. Tout y est : on n'arrête pas de parler d'argent, avec un usage obsessionnel du mot "privilège" et les seuls "experts" extérieurs à être interrogés, c'est l'Ifrap, think-tank notoirement lié aux milieux libertariens, pour qui la dépense publique est toujours trop élevée. Pour M6, la recette est gagnante, car l'audimat sera nécessairement au rendez-vous. En promettant à ses téléspectateurs des "révélations" parlant d'argent et de gaspillages, tapant sur les élus et l'Etat, on est certain de faire recette. Cela marche tellement bien qu'on y a droit très régulièrement. Le problème, c'est que la très grande majorité des reportages sur les assemblées parlementaires, diffusés sur les grandes chaînes de télévision sont de cet acabit !

Ce reportage clairement orienté, n'a pas vraiment pour but d'informer, mais davantage d'influencer. Les parti-pris sont évidents, et parfois, cela en devient amusant. En début d'émission, une séquence tire à vue sur les dépenses de frais de mandats des députés, alignant tous les clichés possibles "ça paye le coiffeur" voire les inexactitudes (les députés n'ont pas le train illimité, mais 40 aller-retour entre Paris et leur circonscription, ce qui suffit à leurs besoins). Juste derrière, le passage consacré à la réception du président libanais à l'hôtel de Lassay est d'une toute autre teneur. Quand il s'agit de la grandeur de la France, plus question de mégoter et de demander combien cela coûte, ni même s'il est nécessaire qu'un chef d'Etat étranger viennent à la présidence de l'Assemblée, qui n'est pas le lieu où se décide la politique étrangère. Après un long passage en cuisine, où on voit combien tout est luxueux, la voix off nous dit juste que ce "repas exceptionnel" peut coûter plusieurs dizaines de milliers d'euros. Une évaluation à la louche qui contraste avec la précision et la profusion des chiffres sur les salaires et les "privilèges" des députés et des fonctionnaires. Au passage, François de Rugy et Florian Bachelier, qui se sont complaisamment coulés dans le rôle qu'on attend d'eux sont bien servis en terme de visibilité. Bien plus que Laurianne Rossi, qui n'a pas dû dire aux "journalistes" ce qu'ils avaient envie d'entendre.

Je ne conteste pas le fait que ce genre de reportage soient réalisés. Les journalistes sont libres du choix de leurs angles et de leurs motivations. Personne n'est obligé de regarder ces reportages, et il n'y a pas "tromperie sur la marchandise". François de Rugy devait bien savoir ce qu'allait donner un reportage de Capital sur le train de vie de l'Assemblée. Personnellement, je n'attendais strictement rien d'autre que ce que j'ai vu.

Mais cela me dérange profondément, car les concepteurs du reportage orientent délibérément le débat public autour de la réforme de l'Assemblée sur la question de la dépense publique. Cette orientation ne va absolument pas de soi, et personnellement, je conteste fortement que ce soit un angle pertinent. Oui, il y a des réformes profondes à mener à l'Assemblée, mais il faut les envisager sous un angle très différent, celui de la bonne qualité, à la fois démocratique et technique, du travail parlementaire. Comment faire des lois de qualité ? C'est à dire qui soient bien délibérées, où des options politiques claires soient prises, après que tous aient été entendus que qu'on ait pris le temps de la réflexion. Comment faire en sorte qu'un rapport d'évaluation soit suivi d'effets, avec soit un changement législatif, soit des inflexions dans la politique de l'exécutif ? C'est une fois qu'on a arrêté ces choix sur ce qu'on attend de l'Assemblée que se pose la question des moyens nécessaires pour y arriver. C'est là que le coût financier peut être un paramètre, pour choisir entre plusieurs méthodes qui arrivent sensiblement au même résultat.

Je suis attristé qu'il n'y ait pas d'émission ou de reportages de ce format qui présentent les assemblées parlementaires sous un autre jour, avec une aussi belle exposition médiatique (un dimanche soir en prime time, c'est pas mal), pour rééquilibrer le débat public. Pourtant, il y aurait moyen de faire des reportages intéressants, qui expliquent aux citoyens comment fonctionne leur démocratie parlementaire, comment travaillent leurs élus, comment sont réellement écrites les lois. Il y aurait des choses à montrer, qui ne seraient pas toujours agréables pour l'institution et les députés, car le fonctionnement de l'Assemblée est très perfectible. Médiatiquement, on a la matière pour faire un produit "bankable" pour une chaîne qui se préoccupe aussi de son audience. L'opinion du grand public est malheureusement beaucoup plus façonnées par ce genre de reportage poujadiste et par la retransmission des questions au gouvernement, que par le suivi du travail de fond. On peut comprendre l'irritation, devant ce type de reportage, de ceux qui s'échinent à faire de la pédagogie, mais la distorsion de moyens est écrasante.

Cet épisode illustre bien la manière dont les assemblées parlementaires subissent le débat autour de leur fonctionnement, plus qu'elles ne l'impulsent ou le contrôlent. Certes, la question des coûts et de la dépense d'argent public ne doit pas être négligées (et il y a des marges de progression) mais en acceptant de rentrer dans le moule d'émissions aussi orientées que Capital, alors qu'aucun contrepoids sérieux n'existe, les dirigeants parlementaires français ne rendent pas service aux institutions qu'ils dirigent, et devraient s'abstenir de leur ouvrir les portes. La démocratie a tout à perdre à ces débats biaisés.