Le troisième anniversaire des attentats de Charlie Hebdo sont commémorés en ce moment, avec un revival du "Je suis Charlie" dans les médias. Tout cela me laisse de marbre. Même si le souvenir de l'évènement et l'émotion qu'il a suscité sont toujours présents, je suis passé à autre chose. La France a connu d'autres attaques terroristes de grande ampleur (et ce n'est peut-être pas fini...). La menace terroriste est toujours là, il faut vivre avec, sans sombrer dans la paranoïa sécuritaire. La vie continue et il faut savoir surmonter positivement les traumatismes.

Je ne me reconnais plus dans ce qu'est devenu le slogan "Je suis Charlie". A l'origine, c'est un cri né de l'émotion, pour dire un refus de se laisser intimider par les obscurantistes qui venaient de frapper un symbole de la liberté d'expression. Aujourd'hui, je constate une véritable dérive, certains à gauche se sont emparés du slogan, pour porter leurs propres idées. Notamment un mouvement appelé le printemps républicain, qui se veut le défenseur de la laïcité. Ce mouvement, avec d'autres, est au cœur de débats hallucinants, qui me laissent pantois, autour de concepts tels que "l'islamo-gauchisme", avec des polémiques d'une violence, comme celle qui a opposé Edwy Plenel et Charlie Hebdo.

J'ai du mal à saisir tous les termes du débat, tellement cela me dépasse que la gauche française puisse se vautrer dans de tels déchirements autour de l'islam. Normalement, la dénonciation de la présence de l'islam en France est le pain quotidien du FN et des franges proches de la droite dure, pas de la gauche. Même si le questionnement "de gauche" porte plus sur des sujets liés au communautarisme, je suis sidéré que le concept de laïcité apparaisse dans ce débat comme d'une arme contre un groupe "religieux". Même si le discours est plus prudent, l'idée est là que "l'islamisme" constitue un danger pour notre pays. Le souci commence quand il s'agit de définir qui est "islamiste", et c'est là que ça se déchire à gauche, avec des débats dignes des gauchistes des années 70, entre amalgames, haines personnelles, simplifications outrancières et dogmatisme idéologique. Ce mouvement et ces questionnements me sont totalement étrangers, sur le fond comme sur la forme.

Le coup est venu en 2015 de terroristes qui se réclament de l'islam, mais ceux-ci sont autant musulmans que Breivik, l'auteur des attentats d'Oslo en 2011, est chrétien. Il n'est venu à personne de s'attaquer aux chrétiens après les attentats d'Oslo, pourquoi continuer à s'exciter sur "l'islamisme" au risque de déraper, après les attentats de Charlie et du Bataclan ? L'extrême droite n'attend que ça pour relancer ses idées nauséabondes, en prenant appui sur des gens se disant de gauche. Ce qui me choque le plus est encore la prétention de certains à gauche, de fixer les frontières au sein de l'islam entre ce qui est "islamiste" ou pas. On peut penser ce qu'on veut de Tariq Ramadan (personnellement, je n'ai strictement aucun avis) mais de là à l'ostraciser comme "musulman non acceptable" me semble une dérive grave. Le faire au nom d'une défense de la laïcité est une dérive encore plus inquiétante, car derrière, il ne faut pas se leurrer, c'est la vieille haine des religions qui resurgit, et s'est trouvé une nouvelle cible dans l'islam, qui prend le relais de la cible traditionnelle, le catholicisme.

Si "Etre Charlie", c'est entrer dans ce marécage nauséabond, très peu pour moi !