J'ai souvent pesté contre les éditorialistes et les starlettes de l'audiovisuel, qui se prennent pour des influenceurs et des prescripteurs d'opinion. Ces gens là, une petite cinquantaine, mais très visibles et audibles, nuisent à l'ensemble de la profession. Jean-Michel Aphatie vient à nouveau de montrer à quel point ce genre est complètement hors sol. Par un tweet, il critique Jean-Luc Mélenchon qui n'aurait pas exprimé l'émotion qu'il faut à propos de la mort de Johnny Hallyday. Sauf qu'il n'a pas réellement lu la totalité du propos du leader de la France insoumise, qui est d'un autre teneur que la phrase d'introduction. Première faute professionnelle. Le pire, c'est que notre éditorialiste poursuit en reprochant à Mélenchon de ne pas faire échos aux médias audiovisuels, qui nous ont saturé sur cet évènement. En clair, il y a des "émotions obligatoires" quand on est une personne publique, dictée par les grands médias audiovisuels, et tous sont tenus de s'y conformer.

Nous avons quelques échanges "musclés" sur Twitter, où Aphatie ne considère dans son rôle de journaliste en agissant ainsi. Je le pense de bonne foi, et c'est là tout le problème, car à mes yeux, il est complètement sorti de son rôle. Le cœur du problème du journalisme est son absence de définition. La carte de presse, qui est le seul marqueur officiel, est attribuée aux personnes dont au moins la moitié des revenus sont issus d'une entreprise de presse. C'est purement tautologique et très insatisfaisant. La faute en revient aux journalistes eux-mêmes et au monde de la presse en général, qui refuse de clarifier les choses et de poser des limites sur des bases objectives. Cela permet de faire ce que l'on veut, sans rendre de comptes.

C'est comme cela qu'on en arrive à la situation de défiance profonde des citoyens vis-à-vis des médias. La proposition de Jean-Luc Mélenchon de mettre en place une instance de régulation du journalisme surfe sur cette vague. Le sujet est réellement important, car la qualité d'une démocratie passe aussi par la qualité de l'information qui est délivrée aux citoyens. Les médias restent très largement au cœur de cette fonction, les promesses de désintermédiation des débuts d'internet sont bien loin.

Le rétablissement de la confiance passe par une délimitation claire du champ du journalisme, avec des droits et obligations dont la violation ferait l'objet de sanctions, par un organisme indépendant. Cela commence par une définition de ce qu'est le journalisme. Elle existe déjà, elle est dans toutes les chartes professionnelles avec suffisamment de précisions pour avoir valeur obligatoire. Être journaliste, c'est établir des faits, en s'assurant de leur véracité factuelle et en écoutant toutes les analyses possibles pour en rendre compte, afin que chacun puisse se construire son opinion sur des bases solides. Le reste n'est que commentaire et ne relève pas du journalisme. Hiérarchiser l'information, c'est déjà adopter une posture intellectuelle qui relève de l'opinion. C'est parfaitement légitime de faire des choix, car on ne peut pas tout mettre sur le même plan, et c'est bien pour cela qu'il est utile d'avoir des journaux et médias aux lignes différentes, le pluralisme assurant une bonne information de la population.

Cela implique un respect des règles de base par les journalistes, avec des sanctions en cas de dérapage. C'est rarement le cas et les vedettes de la profession prises en flagrant délit de plagiat ou de bidonnage d'informations ou d'interviews peuvent continuer leur carrière sans être trop inquiétés. Les conflits d'intérêts et le mélange des genres vérole complètement certaines rubriques. Les liens incestueux entre les pages "littérature" des journaux et le monde de l'édition en est un exemple le plus frappant. On oblige les élus à faire des déclarations d’intérêts, il m'apparaitrait logique que les journalistes fasse de même, pour tous sachent d'où ils parlent. Il faut ensuite que les journalistes restent dans leur rôle, qui est d'informer, pas d'influencer. L'un des malheurs de la presse française est que, justement, trop de journalistes font passer pour des informations ce qui n'est que leur opinion, et abusent des tribunes dont ils disposent pour donner leur avis, et le faire passer pour celui de la majorité. Enfin, il faut que les entreprises de presse et les médias mettent la priorité sur la production d'information. C'est loin d'être le cas actuellement, la seule chose qui compte étant la satisfaction de l'annonceur. Le modèle économique basé sur la publicité est un véritable pousse-au crime, amenant les télévisions à privilégier le spectaculaire et l'émotion, car cela fait de l'audience. On en arrive à des cas extrêmes, où toutes les télévisions d'information en continu (et pas qu'elles) ont consacré, le 6 décembre, l'intégralité de l'antenne à la mort de Johnny Hallyday. Pourtant, le même jour, le président des États-Unis a pris une décision aux conséquences potentiellement très lourdes, en transférant son ambassade en Israël à Jérusalem. L'information est passée sous silence ce jour-là, ce qui relève de la faute professionnelle quand on se prétend "chaîne d'information".

Le chantier est énorme. Tout ne sera sans doute pas fait tout de suite, et certaines choses ne seront peut-être jamais faites. Un sursaut de la profession est pourtant indispensable et les réformes sont une question de volonté. Le principal blocage, aujourd'hui, est le refus collectif des journalistes, et en particulier des "dirigeants" de rendre des comptes. C'est aux journalistes eux-mêmes de prendre les choses en mains. Des initiatives existent, il faut les soutenir et les développer. Sinon, les réformes seront imposées à la profession, par la pression de l'opinion publique, comme elles l'ont été aux parlementaires. Eux non plus, ne voulaient pas des déclarations d'intérêts et de patrimoine, du non cumul des mandats. Ils y sont passés quand même...