Un député En marche, Adrien Taquet, avec toute la candeur du néophyte, propose dans une note publiée par la fondation Jean-Jaurès, de délocaliser l'Assemblée nationale. Reconnaissons-lui au moins le mérite de participer au débat, et de soulever quelques questions.

Les réponses qu'il propose, malheureusement, impliquent une transformation profonde de la manière dont le pays fonctionne, et relèvent, pour une part, d'un manque d'appréhension des limites des outils numériques. Un bel enthousiasme, dont il ne sortira pas grand chose de concret, sinon d'avoir agité des idées. Une spécialité bien française...

Notre député propose, de manière provocatrice bien entendu, de raser le Palais-Bourbon, arguant du caractère peu fonctionnel des locaux. Un constat largement partagé. C'est la même chose pour certains ministères, installés dans des hôtels particuliers du XVIIIe siècle, composés de salons en enfilade. C'est oublier un peu vite que des locaux parlementaires, sont aussi des lieux historiques, avec une forte charge symbolique. Le Palais Bourbon est quand même le siège de la représentation nationale depuis la Révolution, et qu'il s'y est passé un certain nombre d'évènements. L'hémicycle en lui même, aussi peu confortable qu'il soit, est l'endroit qui est identifié par les français comme le siège de la chambre des députés, avec ses fauteuils en velours rouge et sa tribune de l'orateur qui date du Directoire. En France, il ne faut surtout pas occulter la force de ces symboles, et l'attachement des français au décorum. Je ne suis pas certain que nos citoyens arriveraient à tisser le même lien avec une institution qui siège dans un amphithéâtre contemporain, certes fonctionnel, mais sans âme.

Il propose également de siéger hors de Paris, soit de manière ponctuelle, soit plus définitivement. L'idée est sympathique et revient périodiquement. Mais c'est une impasse. Les délocalisations ponctuelles relève du pur gadget de communication. Ce n'est pas parce que l'Assemblée plénière siège une fois à Marseille ou Poitiers que les décisions qui s'y prendront seront différentes. Comment croire qu'un aller-retour en TGV, dans une ville de province, pour quelques jours, va rapprocher les représentants des citoyens ? Il faudrait que les députés qui viennent siéger sortent du bâtiment où ils se trouvent, et où ils ont un programme très chargé. Mis à part des discussions de comptoirs dans les cafés avoisinants, je ne vois pas bien comment se feront les interactions entre les députés et les habitants de la ville en question, et encore moins ce que cela va apporter. La problématique de l'écart entre représentants et représentés, qui est un classique de la démocratie représentative, ne se pose pas en termes de contacts physiques. Nos députés, tous les week-ends, rencontrent leurs électeurs et discutent avec eux. Le souci, c'est ce, qu'ensuite, ils font de ce que le terrain leur a dit. La question n'est pas d'entendre ce que disent les citoyens, mais d'en tenir compte.

Pour ce qui est de la délocalisation à temps plein du Parlement dans une autre ville que Paris, c'est juste totalement à rebours du fonctionnement de la France. On peut le déplorer, mais notre pays est ultra centralisé, et toute institution qui n'est pas au contact permanent avec les autres, ne pèse plus. L'Assemblée nationale ne fonctionne pas en vase clos, mais au contraire, a des contacts permanents avec l'exécutif. Cela impose d'avoir tout le monde à proximité. Si on veut déplacer les institutions, c'est tout le monde qu'il faut faire partir. Cela ne revient qu'à déplacer le problème ! Dans le contexte français, c'est quasiment impossible, du fait de l'organisation même du pays. Les transports sont organisés en étoile autour de Paris, et accueillir un gouvernement implique d'avoir une capacité à loger les gens. Si en 1940, l'errance des institutions s'est terminée à Vichy, c'est à cause de la grande capacité hôtelière de cette ville thermale. Les déplacements ponctuels, mais réguliers, comme le pratique le Parlement européen, qui va une semaine par mois à Strasbourg, représentent un gaspillage monstrueux d'argent public. Seules la France, pour des raisons politiques et de prestige, et la ville de Strasbourg, qui en tire une manne économique, sont pour. J'attends qu'on me démontre les avantages "démocratiques" de cette délocalisation.

Là où notre député s'égare probablement le plus, c'est dans sa confiance, très forte, dans la capacité des outils numériques à organiser une bonne délibération. Il est dans un mythe malheureusement assez largement partagé. Une visioconférence n'est pas équivalente à une réunion physique, et ne permet pas nécessairement d'avoir une bonne délibération. Surtout à 577. L'échange d'idées, d'arguments, doit se faire en face-à-face si on veut être réellement efficace. L'ambiance d'un débat, les réactions dans la salle participent à la cristallisation et à l'avancement de la délibération. C'est le socle même de la démocratie. Si tout peut se faire par visioconférence et à distance, on peut très bien se passer des députés et organiser des modalités de prise de décision en ligne. C'est complexe, mais parfaitement faisable. Je ne suis pas certain que ce soit souhaitable. Contrairement à Adrien Taquet, je considère que la délibération démocratique, qui est le cœur même de la fonction de député, exige que tous ceux qui participent à la décision soient ensemble, en même temps, au même endroit. Les outils numériques sont une aide, qui peut grandement faciliter la vie, mais ils ne remplacent pas tout.