Le président de la République, chef des armées, vient de remettre très sèchement en place le chef d'état-major des armées, qui est allé se plaindre, devant les députés, des coupes franches dans le budget des armées. Même si la réunion était à huis clos, c'est encore un très bon moyen de faire filtrer des informations, les députés, même en marche, restent bavards. Une méthode qu'Emmanuel Macron n'a pas du tout apprécié. Cet épisode n'est que l'une des nombreuses remontées de pendules opérées par le chef de l'Etat, depuis son arrivée au pouvoir.

Tous n'ont qu'un seul sens : rappeler qu'en France, désormais, il y a un patron, qui entend affirmer son pouvoir. La maitrise de sa communication est également un élément fort de cette affirmation. Emmanuel Macron verrouille, et produit lui-même la mise en scène et en image de sa présidence. Là où ses prédécesseurs subissaient et se retrouvaient toujours dans la réaction, Macron prend les devants et entend écrire lui-même l'histoire de son quinquennat. C'est le réflexe normal de tous les pouvoirs politiques, que d'avoir les chroniqueurs à leur botte, et de maitriser l'image qu'ils donnent. Au XVIIe siècle, les portraits officiels étaient avant tout des instruments de propagande et de communication. Le premier "journal", la gazette de Renaudot, était sous une tutelle étroite du pouvoir. A la presse de ne pas se laisser faire et de continuer à jouer son rôle d'information indépendante. Certes, cela va demander un peu plus de boulot, mais rien d'insurmontable. Quand on se pose en contre-pouvoir, il ne faut pas être surpris qu'un jour, on vous demande de faire effectivement le job que vous vendez à longueur d'éditos à vos lecteurs !

Il m'apparait compliqué de reprocher à Emmanuel Macron de vouloir exercer son pouvoir plus loin que ne le faisaient les autres présidents avant lui. Ce choix d'un pouvoir fort peut surprendre, car nous n'y étions pas vraiment habitués. François Hollande ayant montré ce que pouvait donner un pouvoir faible, son successeur dispose d'une marge de manœuvre appréciable pour bousculer et affirmer son autorité. Il ne s'en prive pas, mais pour l'instant (c'est mon avis personnel) et loin d'avoir atteint les limites acceptables en démocratie. Pour savoir ce qu'est vraiment une dictature, allez regarder un peu ce qui se passe en Turquie. Les opposants qui cherchent à jouer actuellement la carte du "dirigeant autoritaire" se fourvoient. C'est inaudible pour quelque temps, mis à part dans les petits cercles parisiens, qui n'en reviennent pas encore de se faire remettre en place par le président.

Un président aussi politique, et qui entend s'affirmer aussi fortement est pourtant une bénédiction pour la politique. Pour l'instant, un seul parti l'a compris et exploite le filon : la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon. Ils sont aujourd'hui la seule vraie opposition crédible dans le pays. Leur groupe parlementaire s'est montré remarquablement efficace dans les premiers débats parlementaires, avec du fond, de la prestance dans le discours et une redoutable efficacité en communication. Plus de 100 000 vues sur Youtube pour une défense de motion de rejet préalable, c'est du jamais vu ! Pendant ce temps, le droite classique se perd dans ses querelles internes, et ce qui reste du PS achève de sombrer dans le ridicule (une direction collégiale de 28 membres...). Le FN est aphone, et n'est pas en mesure de suivre le rythme imposé d'emblée par Mélenchon et ses troupes. Les uns et les autres, faute de colonne vertébrale doctrinale, sont inaudibles, et pourraient le rester longtemps.

Le paysage politique se recompose, avec une opposition de gauche vraiment à gauche (et pas le cul entre deux chaises comme le PS) et une majorité, pour l'instant silencieuse, mais qui pourrait ne pas le rester longtemps. Les députés de la République en marche sont en phase d'atterrissage et d'apprentissage. Ils découvrent leurs nouvelles fonctions, et ne sont pas franchement rôdés au travail parlementaire, ni même aux jeux politiques. Mais des petits signaux, en provenances du Palais-Bourbon, montrent qu'Emmanuel Macron va devoir composer avec des députés qui croient sincèrement aux valeurs portées pendant la campagne (comme la transparence...), et entendent les mettre en œuvre. Cela mettra un peu de temps, mais cela viendra, car une majorité de députés en Marche savent qu'ils ne feront pas de vieux os en politique, et ne cherchent donc pas à "jouer le coup d'après" dans une logique de carrière personnelle. La limitation du cumul dans le temps, doublé du non cumul avec un mandat local, ne permettent plus de penser la politique comme une carrière qui vous amène jusqu'à la retraite.

Tout cela devrait amener, je l'espère, nos élus à se pencher un peu plus sur les questions qui sont soumises à leur examen, et à trancher sur des critères politiques, en fonction de l'intérêt général, et pas de considérations d'écuries présidentielles et de carrière personnelle. La vie politique n'en aura que plus de saveur. La XVe législature n'a qu'un mois, et déjà, on sent qu'elle va être plus passionnant que la XIVe, qui a touché le fond du pathétique, et justifiait qu'on mette à la porte 75% des sortants.