La polémique autour de Richard Ferrand est le premier vrai test pour Emmanuel Macron et sa volonté de moraliser la vie politique, à plein de niveau. C'est une affaire à tiroirs, qui la rend à la fois passionnante, et très délicate à analyser et à commenter.

L'accumulation des faits, que même Richard Ferrand ne conteste pas, pose une vraie question. Entre son fils embauché en CDD comme assistant parlementaire, sa compagne qui achète un local destiné à être loué par la mutuelle dirigée par Richard Ferrand, les marchés passés avec son ex femme, ça fait beaucoup. Pris individuellement, chaque dossier est parfaitement défendable. Le fils n'a été employé que 5 mois, pour un peu plus du SMIC, pour un emploi effectif (et que personne ne dit fictif). L'ex-épouse a eu des contrats en rapport avec ses qualifications professionnelles, pour des prestations effectives qui ont donné satisfaction. La compagne a acheté un local, destiné à abriter des services de la mutuelle, dans des conditions très claires. Le local convenait parfaitement au besoin, dans une ville où l'offre n'est pas hyperabondante. Il fallait saisir l'occasion dans des délais très courts, car le local allait être saisi, et vendu par adjudication, sans aucune garantie que l'acheteur veuille bien le louer à la mutuelle, aux conditions financières consenties par la compagne de Richard Ferrand. Quand on se met à la place du ministre, en 2011, on peut comprendre qu'il y ait fait "au mieux" avec les moyens du bord. Vu les procédures exigées pour que la mutuelle se porte acquéreuse, l'affaire leur serait passée sous le nez. Richard Ferrand a donc fait "au mieux", au regard des contraintes et des objectifs qui étaient les siens, en 2011. Que dans l'absolu, la procédure suivie ne soit pas complètement orthodoxe, pure et parfaite, on est d'accord. Mais il faut toujours analyser les actions des gens au regard des informations dont ils disposent et des contraintes qui sont les leurs. Aucune situation ne peut être analysée "in abstracto".

Au final, à chaque fois, rien d'illégal n'est commis, et surtout, personne n'a été lésé. L'ex-femme a réalisé les prestations attendues, à des prix conformes à ceux du marché. Le fils a bossé, pour un salaire pas très attractif (il s'est même fait avoir, à mon avis...) et la mutuelle a pu avoir des locaux conformes à ses attentes, à un prix situé dans la fourchette basse du marché. Elle semble toujours occuper les locaux, preuve qu'ils lui conviennent.

Le souci vient de l'accumulation et du moment où l'affaire sort. Tous ces dossiers mis bout à bout, donnent l'impression que Richard Ferrand fonctionne "à l'ancienne", en cherchant à favoriser ses proches par le mélange des genres. Sa défense est audible, mais malheureusement pour lui, la critique est également audible, surtout quand on regarde les faits rapidement, sans creuser. Le pire, c'est que tout cela arrive à un moment doublement critique. Les élections législatives ont lieu dans moins de deux semaines, et la moralisation de la vie publique est au centre des promesses du candidat Macron, devenu président. Que son premier lieutenant se fasse prendre les doigts dans le pot de confiture peut être politiquement et électoralement dévastateur. Ceux qui ont lancé la polémique le savent, et l'ont fait à dessein. C'est le jeu et on ne peut pas le leur reprocher.

Cette polémique est un test à plusieurs niveaux pour Emmanuel Macron.

Premier niveau : peut-il lâcher un fidèle de la première heure, à qui il doit beaucoup, pour des faits où les apparences jouent contre lui, mais où, quand on regarde sur le fond, c'est beaucoup moins tranché ? Emmanuel Macron n'a pas beaucoup de vrais fidèles, car les fidélités mettent du temps à se forger. Il a autour de lui beaucoup de gens qui ont fait un pari audacieux, qui peuvent gagner énormément à sa réussite, mais qui ne perdront pas tant que cela à son échec. La macronie est plus fragile qu'on ne le pense. Si le nouveau président se montre impitoyable avec son premier lieutenant, tous les autres vont se dire qu'il peut aussi l'être avec eux. Donc prudence. C'en est fini de l'engagement sans limite, des risques insensés pris pour un homme qui vous largue comme une vieille chaussette à la première secousse. Dans cette affaire, Emmanuel Macron joue le niveau d'engagement et de fidélité de ses proches. C'est capital pour le reste du mandat, et pour la solidité de l'édifice le jour où les vraies tempêtes vont arriver, et où il faudra que tous soient soudés et résistants à la pression.

Deuxième niveau : quelle capacité à résister à une campagne de presse hostile. Ne nous leurrons pas, les médias testent Emmanuel Macron. Il a voulu jouer au bras de fer avec la presse, lors de l'épisode de la "sélection des journalistes", il se prend le retour de flamme. Là encore, rien à redire, c'est le jeu, c'est normal. A Emmanuel Macron d'arriver à tenir quand c'est lui qui est sous le feu, et qu'il est sur la défensive. S'il lâche Richard Ferrand, alors même que le dossier n'est pas clair, et que la justice n'a pas ouvert d'enquête, c'est fini pour lui. Tout le monde saura qu'il suffit de mettre un peu la pression pour qu'il lâche. C'en est fini de son autorité et il ne sera pas capable de faire adopter la moindre réforme un tant soit peu controversée.

Troisième niveau, celui de la réforme de la moralisation de la vie publique. En lâchant sous la pression de la "vox populi" sur l'affaire Ferrand, Emmanuel Macron se laisse imposer la définition de la moralité de la vie publique. Si un besoin de moralisation est évident, je ne suis pas du tout certain que l'exigence de blancheur absolue, et la conformité à des apparences, soient le bon chemin. Que les époux Balkany soient bannis définitivement de la vie politique, c'est une évidence. Que Richard Ferrand soit écarté, au regard des éléments retenus contre lui, c'est beaucoup moins évident. Quel est le niveau de moralité attendu ? Quels faits sont répréhensibles, lesquels ne le sont pas ? Ce n'est pas un débat que l'on peut avoir à chaud, pendant une campagne électorale, sur un cas précis. Cette réforme est beaucoup trop importante pour être posée dans de pareilles conditions.

Quatrième niveau, celui de la capacité à faire accepter qu'il ne va pas arriver à passer au blanc immaculé du jour au lendemain. Emmanuel Macron a réussi un exploit, en se faisant élire président de la République, avec 66% des voix, en partant de rien, deux ans avant. Vu les conditions dans lesquelles il a travaillé, il est évident qu'il a dû pactiser, faire des compromis et avaler quelques couleuvres. L'alliance avec Bayrou, qui est un dinosaure politique, est l'exemple le plus éclatant. Mais c'est la même chose pour les candidats En Marche, où on se rend compte, trop tard, qu'un tel est homophobe, que tel autre n'a pas signalé qu'il avait été condamné à une peine d'inéligibilité, et qu'un troisième est un vrai con, incapable de gagner une élection. Il faut qu'il arrive à faire accepter, sans casser sa belle image, que son dispositif est loin d'être parfait. Il ne peut réaliser la moralisation de la vie publique que pour l'avenir, en prenant les gens qui l'ont soutenu comme ils sont, avec leur passé. Si on veut des gens qui tiennent la route, et soient capables de gérer le pays, il faut accepter aussi qu'ils aient un coté obscur. Le plus dur est de accepter les promesses de ces personnes, quand elles affirment qu'elles regrettent leurs comportements passés, et qu'elles ne referont pas les erreurs commises dans le passé.

J'ai eu l'occasion d'échanger avec Richard Ferrand et de le voir travailler. Je pense que c'est un "honnête homme" qui a pu, dans le passé, être "borderline" parce que les choses se faisaient comme ça, que les circonstances étaient ce qu'elles étaient, et qu'on privilégie tous les solutions de facilité. C'est humain, ça peut devenir un boulet par la suite. Le plus grand défi de Macron est là : Faire accepter qu'il bosse avec des personnes qui n'ont pas toujours été parfaites, pour des raisons très bien explicables et compréhensibles, mais que maintenant, tout cela est fini. Cela implique de lui faire confiance, et de faire confiance à la parole de ceux qui l'entourent. Il en demande beaucoup, en ayant montré très peu de choses, parce qu'il n'a pas eu le temps de fournir les preuves nécessaires pour qu'on lui fasse confiance.

Cette affaire Ferrand est un vrai test pour Emmanuel Macron. Il est évident que, quelque soit la solution retenue, elle aura un coût pour le nouveau président. S'il cède tout de suite, et vire Ferrand, il peut sauver ses législatives et se poser en "super-moralisateur", qui n'hésite pas à se couper le bras droit pour des raisons éthiques. Mais à long terme, il se crée des problèmes bien plus graves, qui entameront durablement sa crédibilité. En politique, on se trouve très souvent en situation, non pas de choisir la meilleure solution, mais la moins mauvaise. La vraie grandeur des politiques est d'être capable de sacrifier le court terme au long terme.