Les premiers incidents entre Emmanuel Macron et la Presse sont arrivés très vite. Le président effectue un déplacement au Mali, et a souhaité emmener des journalistes, mais en indiquant aux rédacteurs en chef les noms des journalistes qu'il voulait. La réaction ne s'est pas fait attendre, avec un tir de barrage de toutes les sociétés de journalistes, qui y voient une entrave à la liberté de la presse.

Les journalistes ont absolument raison de protester ainsi. Le choix du journaliste que l'on envoie couvrir un évènement relève d'une décision purement éditoriale. C'est au rédacteur en chef de décider sous quel angle un évènement doit être couvert, et certainement pas à l'organisateur de l'évènement, fut-il président de la République. Je pense que les rédacteurs en chef devraient, collectivement, boycotter les évènements qui sont organisés dans de telles conditions, ou alors les couvrir de manière indépendante, quand cela est possible.

Cet incident est révélateur de l'attitude d'Emmanuel Macron face à la presse, qui est décrite dans un excellent article du Monde. Le nouveau président veut maîtriser sa communication, ne faire sortir que ce qui l'arrange, et taire le reste. C'est partout pareil, dans toutes les rubriques. C'est normal, et c'est aux journalistes de faire en sorte que cela ne se passe pas ainsi. C'est toute la difficulté, mais aussi l'honneur de leur métier, que d'amener sur la place publique les débats qui le méritent vraiment, en délivrant au public les informations pertinentes, même lorsqu'elles dérangent.

Mais pour cela, la Presse doit être irréprochable, et c'est là que le bât blesse, notamment chez les journalistes des rubriques politiques. Dans l'article du Monde, on sent une forme de mépris d'Emmanuel Macron pour les journalistes politiques, qui se nourrissent de off et passent leur temps à chroniquer les petites querelles du microcosme, analysant tout par le prisme des luttes de pouvoir et d'ambition. Le reproche est peut-être injuste, et ne concerne pas forcément tous les journalistes politiques. Mais il y a un fond de vérité. Un journaliste français, travaillant pour Politico à Bruxelles, livre en quelques tweets, sa vision du travail et du comportement des journalistes politiques parisiens, quand ils viennent couvrir un sommet européen à Bruxelles. Sa vision est corroborée par d'autres journalistes bruxellois. Pour résumer, c'est du "travail de sagouin" : les journalistes attendent, tranquillement dans leur coin, qu'un officiel français, de préférence le ministre, vienne les débriefier, et ils ne posent que des questions en lien avec la politique nationale, en général au ras des pâquerettes.

Bien souvent, je suis déçu en lisant les pages politiques de la presse nationale. J'y trouve beaucoup de récits, où il suffit d'appeler quelques protagonistes qui, complaisamment, balancent les infos. Cela donne un bel article, souvent très bien écrit car il y a de belles plumes dans la presse française. Ce type d'article est utile pour comprendre ce qui se passe. Mais il manque clairement une dimension d'analyse, de mise en perspective, notamment intellectuelle. Trop souvent, c'est le rubricard politique qui couvre seul un sujet, auquel un autre journaliste, couvrant le fond du sujet traité, pourrait apporter beaucoup. On constate malheureusement que beaucoup de journalistes de la presse parisienne ont une conception très individualiste de leur travail, ce qui est un vrai problème. Un autre travers de cette manière de travailler est la trop grande dépendance aux sources. Si les politiques et leurs entourages fournissent de la matière, ce n'est pas par altruisme. Soit ils ont intérêt à ce que les informations fournies sortent, soit cela leur permet d'entretenir une connivence qui permet ensuite de mieux "utiliser" le journaliste quand il en a besoin. Même si la plupart des journalistes politiques ne sont pas dupes, il n'empêche qu'ils marchent dans la combine, car ils ne peuvent pas faire autrement : ils ont besoin des sources à l'intérieur pour pratiquer ce type de journalisme de récit.

La situation est donc beaucoup plus complexe qu'on ne le pense. Les journalistes sont pris dans des contraintes fortes et ont raison de protester contre les tentatives de les museler et de les soumettre au bon vouloir des communicants. Mais cela ne doit pas les empêcher d'avoir un regard lucide sur leurs pratiques, et d'accepter les remises en cause. Ce qu' a tenté Emmanuel Macron, c'est à la fois une manière d'essayer de verrouiller la comm', mais également un message aux rédacteurs en chef : arrêtez de nous envoyer de mauvais journalistes, qui attendent qu'on leur mâche le travail et analysent tout par le petit bout de la lorgnette. On attend autre chose des journalistes de la presse présidentielle, qui couvrent un évènement, que de se prendre en selfie dans le bureau ovale...

Les protestations sont davantage écoutées quand on fait le nécessaire pour être respecté. Visiblement, Emmanuel Macron a peu d'estime pour les journalistes politiques français. Il n'a pas totalement tort. Si c'est exclusivement aux rédacteurs en chef de choisir quels journalistes couvrent les évènements, c'est aussi de leur responsabilité d'envoyer des journalistes qui fassent honneur à la profession.