Un petit ouvrage très intéressant, intitulé "métier : député" vient de paraitre, que j'ai pu découvrir en avant-première. Il est remarquable. Il synthétise le travail de chercheurs qui se sont penchés sur le recrutement des députés, et sur la montée en puissance des apparatchiks. Un phénomène qu'à peu près tous les observateurs ont remarqué, mais sur lequel les données étaient assez imprécises, les députés s'efforçant de masquer au maximum ce statut "infamant".

Ce livre est d'autant plus intéressant que les auteurs ne portent pas de jugement. Ils fournissent les données, avancent des explications au fait que les choses se passent comme ils le constatent, mais n'en tirent pas de conclusions. Ce n'est pas un ouvrage militant, comme on en rencontre tant, sur le sujet de la vie politique, des assemblées parlementaires ou encore du lobbying. Il permet de se rendre compte que le système politique est une alchimie, et que, si on veut transformer les manières de faire, il faut aller au fond des choses. Une phrase m'a frappé, et résume bien une idée que je développe dans ce blog : "Il est illusoire de croire qu'on peut transformer en profondeur la manière dont est faite la politique, sans remettre en question les cadres dans lesquelles elle est produite". Or, avant de se lancer sabre au clair des des constituantes et des renversements de table, il faut commencer par savoir comment on veut que le système fonctionne, avant de chercher sur quels leviers agir, pour une efficacité réelle. Trop de propositions émises sur les questions institutionnelles tombent à coté de la plaque, soit parce que leurs auteurs veulent avant tout se la péter, en flattant les clichés répandues dans la population, quand bien même ils ne correspondent pas à la réalité.

La question de la professionnalisation de la politique est un exemple éclairant. Les auteurs constatent que de plus en plus de députés ont été, dans leur carrière, "auxiliaires politiques", c'est à dire assistants parlementaires, permanents de partis ou d'associations militantes, membres de cabinets ministériels et de grandes collectivités. Une partie bascule ensuite sur des mandats locaux de second rang, comme conseiller régional ou élu intercommunal. Toutes ces fonctions, qui ont véritablement explosé avec la décentralisation, permettent de vivre en faisant de la politique. Et le champ peut encore s'élargir avec les emplois de lobbyistes dans les entreprises ou les cabinets de conseil, souvent occupés par ces mêmes personnes qui peuplaient les cabinets ministériels dans la majorité précédente. Et cela ne va pas en s'arrangeant.

Est-ce un bien ou un mal ? La question mérite d'être posée de manière dépassionnée, car il y a du bon et du moins bon dans le système tel qu'il existe en France, et qui est en pleine crise.

Dirigeant politique est un métier, au sens d'un rôle bien défini dans une organisation, qui nécessite des compétences et une formation. L'Antiquité avec ses paysans soldats, qui quittent la charrue pour devenir grand chef, et retourner ensuite faire la moisson, c'est un mythe. Dans nos sociétés occidentales hypercomplexes, c'est juste impensable et ça se serait même catastrophique d'avoir des candides aux postes de direction politique du pays. Nous avons une administration particulièrement forte et nombreuse, qui nécessite d'avoir une couche de management politique expérimentée et lucide, pour ne pas se faire mener en bateau par les administrations. La nature a horreur du vide, et le pouvoir reste peu longtemps vacant. Donc oui, il faut admettre que dirigeant politique, c'est une fonction qui justifie qu'on forme et spécialise des gens à son exercice.

La classe politique s'est globalement organisée pour que cela se passe ainsi. Les partis politiques et les fonctions d'auxiliaire politique sont les écoles d'apprentissage, avec les mouvements de jeunes des partis et les syndicats étudiants comme "école maternelle". Il existe une stabilité des postes et des filets de sécurité, qui permettent à ceux qui ont suivi le cursus, et qui ont sacrifié beaucoup de choses pour cela, de ne pas se retrouver sans rien en cas d'aléa électoral. Malheureusement, la culture politique des français, nourrie de mythe, n'admet pas cette professionnalisation. Il faut donc que tout cela se fasse de manière plus ou moins discrète, voire dissimulée. Forcément, les choses sont moins bien faites que si tout cela pouvait se faire au grand jour. Les règles de régulation du milieu existent, mais elles ne sont soumises à aucun contrôle démocratique, vu qu'elles ne sont pas avouables. Les élus doivent multiplier les contorsions, et donc rendre le système moins efficace, ou plus coûteux pour le contribuable, à cause de cela.

L'acceptation de ce besoin d'avoir des professionnels de la politique permettrait de réguler des points qui posent problème. Accepter que tout cela se fasse au grand jour permet de fixer des règles claires, équitables, avec un contrôle citoyen digne de ce nom.

Il y a d'abord la rotation des postes, qui concerne la durée dans le mandat et de l'organisation de la désignation des remplaçants. Alors que j'y étais hostile, j'ai évolué sur la question de la limitation du nombre de mandat dans le temps. Cela m'apparait sain que les têtes changent. Au bout de trois mandats, notamment dans une collectivité locale, on a eu le temps de faire des choses, et après 20 ans en place, il est rare qu'on ait encore beaucoup de dynamisme à apporter. Mais pour que les élus en place acceptent cette rotation, il faut leur proposer des sorties honorables. Nous avons en effet des personnes qui se sont spécialisés dans cette fonction, et ont investi du temps et de l'énergie à se former. Quelle reconversion, quelle reconnaissance des acquis ? Si des élus restent en poste trop longtemps et s'accrochent à leurs fauteuils, c'est aussi faute de débouché intéressant. Pourquoi ne pas accepter, par exemple, que davantage d'anciens parlementaires intègrent les corps de contrôle administratifs, voire l'administration. C'est déjà le cas, mais cela se fait sans cadre, sans règles, dans le copinage et l'arbitraire. Il faut accepter qu'il y ait un pantouflage des anciens élus, pour lui imposer des règles afin d'empêcher les conflits d'intérêts ou la nominations d'incompétents à des postes sensibles, comme c'est parfois le cas actuellement.

La seconde question qu'il faut réguler, c'est l'entrée dans le système. Le manque de diversité de la classe politique vient en fait de loin, car ce n'est pas au moment de l'élection que les choses se jouent. Les électeurs n'ont souvent que le choix de ratifier, ou pas, les désignations faites par les partis politiques, qui piochent dans le vivier des auxiliaires politiques. Si on veut davantage de personnes "de couleur", de femmes, de gens issus des couches sociales populaires, c'est en amont qu'il faut agir. Si l'entrée dans le système est un peu plus régulé, et qu'on ouvre plus tôt à la diversité, il sera peut être plus facile d'y arriver. Réguler l'accès, c'est aussi mieux pondérer les qualités requises pour monter dans la hiérarchie. Si on pouvait mieux valoriser la compétence technique et la collaboration, sur la capacité à réaliser les coups tordus ou à flatter les chefs, peut-être que nous aurions moins honte de notre classe politique. Ce n'est pas au moment où ils passent le bac qu'il faut se préoccuper du niveau de culture des élèves.

Une autre question fâche, l'argent. Il faut accepter que la profession de politique soit bien rémunérée. C'est comme cela que l'on peut attirer les talents et les garder. Le risque est grand que les élus, s'estimant mal payés, se débrouillent pour s'augmenter discrètement. Cela donne l'affaire Fillon, qui est l'arbre cachant une véritable forêt d'Amazonie. Le cumul des mandats, en plus d'être une assurance contre l'aléa électoral, est aussi un moyen de gagner plus, en cumulant rémunération et avantages en nature, parfois dans l'opacité la plus complète. Le résultat est désastreux, car à cause de cela, les élus locaux ont transformé l'organisation des collectivités locales en un maquis inextricable. Cela permet, voire oblige à cumuler, car si la boutique tient, malgré les enchevêtrements de compétences, c'est grâce au cumul. C'est par le présence d'une même personne à plusieurs échelons, que la coordination se fait. Cela donne au final un gâchis pharaonique, qui dépasse largement ce qu'il en couterait de rémunérer correctement les élus.

Si on veut en finir, ou limiter le cumul des mandats, avoir une fluidité et une perméabilité de la classe politique, il faut avoir tous ces paramètres en tête. La simple suppression du cumul des mandats, pour les députés, ne mènera nulle part. Le cumul d'une fonction locale et d'un mandat national reviendra même, mais sous d'autres formes. Il est indispensable pour un grand élu local, vu l'organisation centralisée de la France, d'avoir un pied à Paris, une fonction qui lui permette de prendre part, d'une manière ou d'une autre, aux décisions nationales. Ou au minimum, d'avoir un titre pour accéder aux décideurs parisiens. Il en sera de même pour le non cumul dans le temps, qui va amener à un carrousel d'échange de mandats, organisé de manière plus ou moins opaque, et sans vrai contrôle démocratique, si on ne traite pas, à la base, les raisons qui génèrent une telle organisation.

La crise politique que nous vivons vient du divorce entre les citoyens et leurs élus. Il faut reconstruire la confiance et passer un véritable contrat entre les citoyens et leurs élus. Les efforts ne doivent pas tous venir du même coté. Les citoyens ont aussi des concessions à faire. Les grandes réformes ne passent pas toujours par de grandes lois, mais davantage par la création de consensus sur des diagnostics, et par des compromis.