Englué dans des affaires qui le discréditent toujours un peu plus, le candidat de la droite a décidé de se maintenir et à continuer sa campagne. Pour cela, il a choisi une stratégie suicidaire pour son camp politique, celui de la dénonciation d'un complot contre lui. Dès le départ, la droite a cherché à mettre en cause la gauche dans la responsabilité des révélations faites au Canard enchaîné. Une accusation guère crédible, car quand on regarde vers le passé, ce genre de barbouzerie vient toujours du bord de la victime. Les "amis" politiques de la personne atteinte sont à la fois les premiers bénéficiaires de sa chute, mais aussi ceux qui sont les plus à même d'avoir les éléments pour le faire tomber. On regarderait du coté des sarkozystes, on serait sans doute plus proche de la réalité qu'en pointant François Hollande.

Ce choix tactique, celui de l'homme qui se noie, brasse beaucoup d'eau, et s'accroche à la moindre planche, est désastreux pour la droite française.

Jamais, dans son histoire, la droite de gouvernement n'a sorti des arguments et une rhétorique qui s'apparente à celle l'extrême droite. Cela révèle une radicalisation, sur le fond et la forme. Jamais un parti qui se veut respectable ne devrait ainsi s'avancer dans les marécages du complotisme, qui rassemble des faits réels, créé des rapprochements surprenants et sans réels fondements, pour affirmer ensuite "qu'il ne s'agit peut-être pas d'une coïncidence" sans jamais apporter la moindre preuve. La voracité avec laquelle la droite se jette sur un ouvrage de journaliste, fort opportunément paru en période de campagne électorale (ça se vend mieux à ce moment là) "Bienvenue Place Beauvau", cristallise cette orientation. La principale thèse en est l'existence d'un "cabinet noir" du président de la République, qui a tout téléguidé, y compris la chute de proches comme Manuel Valls. Un poncif des mythes politiques et complotistes. Il est surprenant que François Hollande, qui s'est planté dans à peu près toutes ses manœuvres tactiques en cinq ans, au point d'être contraint à se retirer, ait réussi un tel coup. Encore plus étonnant, personne n'en a eu vent, pas même les journalistes qui ont passé un nombre incalculable d'heures à l'Elysée. Tout cela n'est pas sérieux, et François Fillon est même obligé de le reconnaitre, à demi-mot.

Cette campagne, relayée par les soutiens de Fillon, radicalise la base électorale de la droite conservatrice. Des gens que je connais, que sais être intelligents, tombent dans le panneau, et me disent vouloir croire à cette histoire à dormir debout. Ils veulent tellement que leur camp revienne au pouvoir, qu'ils sont prêts à tout pardonner à Fillon, et à soutenir les positions les plus farfelues. Leur angoisse est à la hauteur des espérances qu'ils avaient, il y a encore quelques mois : cette élection était imperdable pour la Droite, Fillon allait l'emporter haut la main. Le 24 avril au matin, lorsqu'ils constateront que leur champion a été éliminé dès le premier tour, ils seront hystériques, et leur colère mettra longtemps à retomber. Leur premier réflexe sera de contester la légitimité des urnes, et de refuser de reconnaitre le vainqueur comme légitime. Les députés et sénateurs LR, contraints par leur base à suivre le mouvement, refuseront toute alliance, même ponctuelle, avec le pouvoir en place. Entre 2012 et 2017, le groupe LR a été dans une position d'opposition frontale au pouvoir socialiste, refusant de lui faire le moindre cadeau, quand bien même certaines réformes auraient pu, sur le fond, emporter leur assentiment, comme par exemple la réforme constitutionnelle du conseil supérieur de la magistrature. Après 2017, cela risque d'être pire encore.

Cette hystérie fait, ou va faire partir les éléments les plus modérés. A l'UDI, il n'y a plus guère que les candidats aux législatives qui restent accrochés à Fillon, pour cause d'investiture. Tous les autres sont déjà chez Macron, où s'apprêtent à y aller. Une scission à droite est possible, avec une reconstitution de l'ancienne UDF, qui entrera dans la coalition gouvernementale de Macron, et un ancien RPR, rassemblant la droite conservatrice. Dans une telle configuration, le risque est grand d'avoir un parti LR qui se lance dans la compétition avec le FN, et vire encore plus dans le populisme et l'opposition frontale. Une pente encore plus accentuée avec cette affaire du "cabinet noir" qui radicalise la base militante et la déporte vers la droite. Si on ajoute à cela, les dégâts que ne manquera pas de causer la guerre de succession qui va s'ouvrir à droite, on se rend compte que la fracture à droite risque de s'accentuer au point de devenir difficile à recoudre. Alors que je pensais, il y a quelques mois, que le PS risquait l'éclatement, en fait, c'est maintenant le cas aussi à droite, ce qui est assez inédit.

Ce désastre de la droite vient avant tout d'une erreur d'analyse, qui s'est traduite par une erreur de casting. La clé de cette élection présidentielle est la volonté profonde de changement de la part des électeurs, avec un rejet très fort de la classe politique. Les français en veulent profondément à leur classe politique pour leurs échecs de fond : les quinquennats Sarkozy et Hollande ont été des échecs, sur le plan économique et social. La colère porte aussi sur la forme, sur l'attitude des élus, complètement coupés de leurs électeurs, au point de répondre "et alors ?" quand on reproche à l'un d'eux de s'être fait offrir des costumes à 6500 euros par un intermédiaire naviguant dans les réseaux de la Françafrique. Je ne suis pas certain que les responsables de la droite aient complètement compris cela. En tout cas, ils ne sont absolument pas en mesure d'y répondre.