Emmanuel Macron est un vrai "disruptif". Il a déboulé par surprise dans la vie politique, à un moment clé, la présidentielle, et ne fait rien comme les autres. Beaucoup de commentateurs "officiels" le critiquent, parlent de "flou", de "bulle", d'un arriviste entouré d'opportunistes.En fait, ils ne regardent pas là où il le faudrait. Enkystés dans les modes habituels et les codes traditionnels de la vie politique, incapable de faire un pas de côté, ils sont déroutés car Macron est hors des clous. Il répond pourtant à une attente fondamentale et puissante des électeurs, celle du renouvellement. Le discrédit de la classe politique "traditionnelle" est abyssal et François Fillon est là pour montrer que la plupart d'entre eux n'ont juste rien compris aux attentes de leurs électeurs. La clé de la présidentielle 2017 est sans doute là.

Premier point, l'homme en lui-même. Emmanuel Macron est quelqu'un d'intelligent et bosseur, c'est indéniable, mais il est aussi doté d'une capacité d'écoute assez rare en politique. Je l'ai vu à l’œuvre lors des débats parlementaires sur la loi qui porte son nom, il m'a bluffé. Il est capable, en écoutant le député qui a déposé un amendement de comprendre sa position, de lire la fiche rédigée par les services de Bercy qui dit le contraire, et de finalement décider de suivre le député, car il estime, en conscience, que c'est lui qui a raison. Ce n'est pas une surprise si ses principaux soutiens sont les députés qui ont été rapporteurs sur sa loi, à commencer par Richard Ferrand, rapporteur général, devenu secrétaire général d'En Marche. Emmanuel Macron a fait preuve d'un réel respect des parlementaires, chose rare, les ministres ayant tendance à vouloir passer en force, en lâchant quelques cacahouètes si ça coince un peu. Comme chez tous les politiques, il y a également une bonne dose d'ambition et de narcissisme, avec un travail sur l'image, via des couvertures à répétition de Paris-Match, qui peut laisser dubitatif. Mais globalement, les "fondamentaux" humains sont sains, Emmanuel Macron n'est pas le pire de la bande.

Son parcours détonne dans la politique française. Moins de 40 ans, jamais élu, ancien banquier d'affaires et haut fonctionnaire, c'est franchement atypique pour un candidat crédible à la présidentielle. La tradition française est plutôt d'avoir des sexagénaires, avec 30 ans de carrière et plusieurs postes ministériels derrière eux. Ce schéma est globalement respecté par les autres candidats, Fillon, Mélenchon, et même Hamon, qui a 49 ans, est dans la politique depuis 25 ans, voire plus, et n'a rien à apprendre de personne pour les intrigues de couloirs. Vu que ce profil n'est pas "normal", cela ne peut être qu'une bulle, nous expliquent les "experts" qui vivent de manière consanguine avec la classe politique, et sont donc incapables de prendre du recul. De la même manière, l'émergence du mouvement "en marche" est assez surprenante, la vie politique française étant soigneusement cadenassée par les règles du financement des partis politiques. Qu'un parti puisse émerger, ce n'est pas "normal", ça ne rentre pas dans les cases, donc c'est une bulle. Il faut bien constater, pourtant, que la bulle n'a pas encore éclaté, et qu'il est capable de remplir les salles de 15 000 personnes pour ses meetings. Même si les règles d'airain du mode de scrutin risquent de ramener ce petit monde brutalement sur terre, il y a très longtemps que la vie politique française n'a pas connu un telle dynamique.

Sur le "programme", même absence de recul de la meute des commentateurs "officiels" qui nous serinent qu'il "n'a pas de programme". Oui, effectivement, Macron n'a pas (encore) un document de 4 pages, avec ses 150 propositions, et marqué en gros "programme". C'est vrai que pour les commentateurs, c'est tellement pratique d'avoir ce document de synthèse, qui leur mâche le travail. Une fois qu'ils l'ont, plus rien d'autre n'existe, et la vision du candidat est réduite à ce catalogue. Sauf qu'un candidat à la présidentielle, c'est plus que cela, c'est d'abord une vision de la société, une manière d'aborder les problèmes. On voit bien ce que valent les catalogues de mesures, ils sont mis en œuvre tant bien que mal, si la conjoncture économique et politique le permet. Mais le bilan d'un quinquennat ne se résume pas à ça, et François Hollande a fait pas mal de choses qui ne figuraient pas dans son programme. Par contre, il existe un site, très bien fait, qui répertorie les prises de position d'Emmanuel Macron sur différents thèmes. Ce ne sont pas des engagements fermes, cela n'a pas la stabilité intangible d'une "promesse de campagne", cela demande de lire plus que 4 pages. Mais en tant qu'électeur, cela me permet de me faire mon jugement. Je vote pour une personne, pas pour un catalogue de la Redoute de politiques publiques.

Sur la méthode, Macron détonne également. Un excellent article de Médiapart (payant) explique très bien que "En marche" est dirigée par un staff qui sort d'HEC, et qu'il est dirigé comme une start-up, avec des méthodes commerciales et de management qui sont familières à ceux qui bossent en entreprise, mais totalement étrangères au monde politique. Le choix des thématiques et des messages, comme le positionnement centriste "ni droite ni gauche", ne doivent rien au hasard, et il y a du y avoir de bonnes études de marché au préalable. Emmanuel Macron est lancé comme un nouveau produit, avec toutes les techniques marketing qui vont bien pour ça. C'est, pour l'instant, redoutablement efficace, et cela donne un sérieux coup de vieux aux appareils politiques traditionnels. Il est vrai que ces derniers disposent d'atouts, comme l'existence d'un réseau militant ancien et très bien implanté, là où "En Marche" peine un peu à exister en dehors des grandes villes. Pour la présidentielle, ce n'est pas trop grave, car c'est justement ce public urbain et diplômé qui est le cœur de cible. Cela risque d'être plus délicat aux législatives et par la suite, surtout si finalement, l'échec est au rendez-vous à la présidentielle.

Emmanuel Macron, c'est une autre manière de se présenter à la présidentielle. Alors qu'en France, on ne connait que le marathon, il se lance dans un sprint. Si cela échoue, il partira faire autre chose, et le soufflé retombera. Cela fonctionne comme ça aux États-Unis, où des types surgissent de nulle part, font campagne, et s'ils sont battus, disparaissent du paysage politique.