La sortie du "décodex" du Monde, qui prétend attribuer un label de fiabilité aux sources en ligne, a fait beaucoup de bruit et suscité pas mal de controverses. Le débat est très intéressant, car il touche aux limites du journalisme. Vérifier la fiabilité d'une information est au coeur du métier de journaliste, mais le journaliste ne peut être celui qui combat, et ensuite, assure la médiatisation de ce combat.

Par cette initiative, l'équipe des "décodeurs" du Monde, qui s'est donné pour mission de vérifier la véracité des affirmations des uns et des autres, sort de son terrain et tombe dans un travers qui guette les journalistes depuis toujours, qui est la tentation de devenir activiste, alors que l'essence même du journalisme est de jamais mélanger les genres et de rester en surplomb. Le journaliste doit relater, vérifier, trier, mais ne jamais être partie prenante des sujets qu'il traite. En délivrant des labels, nécessairement subjectifs, les décodeurs font un travail qui doit être celui de la société civile. On ne peut pas être à la fois juge et partie, activiste et commentateur d'un même fait.

L'actualité récente vient de fournir un autre exemple, montrant que le travers est très répandu, avec cet article de Pierre Barthélémy, qui tient le blog "passeur de sciences". Il est allé s'amuser à créer un canular sur Wikipédia, un article en apparence tout ce qu'il y a de sérieux, avec des références, le tout mêlant le vrai, le vraisemblable et le faux. Un canular quasiment indétectable, sauf pour un spécialiste. Son but est de tester les limites de la manipulation sur Wikipédia, avec en arrière plan, la question des fake news. En clair, la communauté des wikipédiens, qui assure la maintenance et la surveillance, est-elle armée pour faire face à cette nouvelle menace de falsification intelligente des faits ? La réponse est malheureusement non, et c'est un vrai sujet dont les wikipédiens devraient se saisir. N'ayant pas la volonté de laisser ce canular trop longtemps, il a contacté un administrateur, pour dévoiler le pot-aux-roses.

Là où le bât blesse, à mes yeux, c'est que Pierre Barthélémy est à la fois celui qui a conçu et réalisé le test, ainsi que celui qui le relate et le porte à la connaissance du public. Les deux rôles doivent rester strictement séparés. Les journalistes ne doivent jamais construire eux mêmes les faits qui vont servir de base à leur travail d'analyse et de mise en perspective purement journalistique. Je comprend que la tentation soit grande, pour les journalistes, de se saisir de cet important problème des "fake news". Mais ils doivent y résister, car sans le vouloir, en jouant sur les deux tableaux, ils affaiblissent la crédibilité des journalistes, ce qui renforce ceux qui cherchent à manipuler l'information. La réaction des wikipédiens au test de Pierre Barthélémy est emblématique : le journaliste se fait lyncher, alors même qu'il est animé de "bonnes intentions", et cela risque de créer un blocage dans le public visé.

La question de la manipulation de l'information est un grave problème, dont la société civile doit s'emparer. Il faut des organisations qui se consacrent à la chasse aux fausses informations et à ceux qui les diffusent, à la sensibilisation du public et au développement de l'esprit critique. Pour l'instant, je n'en vois pas trop, les quelques associations qui exercent dans le domaine de la critique des médias, comme Acrimed, ne semblent pas avoir pris la mesure du problème, restant sur leur position de critique des biais idéologiques des médias (oeuvre utile par ailleurs, mais moins urgente et prioritaire). Dans ce dispositif de lutte contre la manipulation de l'information, les journalistes ont un rôle à jouer, celui de diffusion de ce que font les associations de lutte contre la désinformation, des réponses de ceux qui désinforment, et surtout de fact checking de ces réponses. Pour que ce fact checking soit crédible, il ne faut pas que ce soit les journalistes qui fassent le travail de dénonciation initiale.