François Fillon est cuit, le "Pénélopegate" a duré trop longtemps, il n'a pas su clore l'affaire et rebondir. Même si sa candidature est maintenue, il est durablement affaibli et n'est plus en mesure, en l'état actuel des forces en présence, d'être présent au second tour de la présidentielle. Lui qui se présentait comme le candidat de l'honnêteté est tombé pour un problème d'éthique. Au delà du naufrage personnel d'un homme politique "à l'ancienne", nous avons sous les yeux l'illustration d'un problème criant de notre démocratie : le refus, de la part des élites, de débattre de leur statut, de leurs rémunérations et des conditions d'exercice des mandats politiques.

François Fillon a commencé sa carrière politique dans les années 80, et s'est coulé dans les moeurs et pratiques de son milieu. A cette époque, embaucher son épouse comme collaboratrice parlementaire était monnaie courante, pour des montants assez élevés. C'est bien pour cela que l'Assemblée nationale a décidé de limiter les abus, en plafonnant à la moitié de l'enveloppe, le montant qui peut être attribué à un membre de la famille. Les services rendus par les conjoints sont très variables. Cela va de l'authentique collaborateur, qui fait le job comme n'importe quel autre, à l'emploi fictif, en passant par tous les stades du soutien, du conseil et autres services.

La situation de François Fillon est très "classique" : il faut assurer le train de vie du ménage, et salarier sa famille, c'est un moyen de se mettre de l'argent dans la poche (ou dans celle de ses enfants). A l'époque du cumul des mandats, pas besoin de permanence parlementaire et de collaborateur en circonscription. Tout se fait à la mairie, avec le cabinet du maire, pas besoin de permanence parlementaire, comme c'est le cas pour François Fillon. Cela permet de se mettre aussi l'indemnité de frais de mandat dans la poche. Comme beaucoup de "grands élus", les indemnités parlementaires (quelques 5000 euros par mois) ne sont pas suffisantes, il faut trouver d'autres ressources. Cela passe par les détournements d'enveloppes parlementaires, pratiqués à l'échelle industrielle au sein de la droite sénatoriale. C'est aussi la création de société de conseil ou l'exercice d'une activité d'avocat, qui facturent des prestations dont la matérialité est parfois délicate à établir. A droite comme à gauche, ça se pratique couramment. Rappelons quand même que le Premier secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis, a été condamné à deux reprises pour des emplois fictifs.

Tout cela semblait "normal" dans les années 80, ceux qui pratiquaient cela se considérant comme au dessus d'un certain nombre de règles, pensant que les citoyens n'avaient pas leur mot à dire sur la manière dont ils remplissent les obligations de leur mandat. Ils ne se sont pas aperçus que les mentalités ont énormément évolué depuis 10 ans sur ces questions d'éthique et de déontologie. La classe politique, dans son ensemble, fait preuve d'un aveuglement collectif ahurissant, refusant brutalement, sauf si elle y est contrainte par un scandale, de réformer ses pratiques. Les différentes lois votées sur le financement de la vie politique, le cumul des mandats et la Transparence, ont été à chaque fois des cotes mal taillées, car votées aux forceps, par des élus qui refusaient de bouger, et donc de faire leur travail d'élaboration de la loi. Le fait même que cela soit mis sur la place publique leur semble scandaleux.

Ce déni des élites autour de leur train de vie se traduit de la même manière à chaque fois qu'un élu se fait pincer : ils ne savent pas se défendre. C'est pathétique, et là encore, le cas de François Fillon est emblématique. Je ne suis pas certain qu'il ait anticipé que le fait d'avoir rémunéré ainsi son épouse pouvait poser problème. D'où les cafouillages des débuts, ou Accoyer et Retailleau vont sur les matinales des radios, défendre le patron, en livrant des versions contradictoires. Vient ensuite la phase des explications foireuses, qui tentent de minimiser les faits. Une ligne de défense qui explose avec des révélations complémentaires. Dernier stade, le déni : cette attaque est un complot pour me démolir, il faut que les troupes fassent front autour du chef. A aucun moment, il n'y a de réponse sur le fond, si ce n'est l'antienne du "c'est légal, donc circulez, il n'y a rien à voir".

Est-ce que quelqu'un, dans les états-majors politiques, se rend compte que l'évolution des mentalités rend intenable ce refus d'aborder sereinement ce sujet ? Il existe une attente de transparence et de changement profond dans la manière dont les élus travaillent qui va grandissant. La résistance de la classe politique est vouée à l'échec. La question ne se résume pas aux rémunérations, mais couvre bien plus largement la manière de décider et de rendre compte. Personne ou presque ne propose la moindre piste, ni même le moindre début de réflexion sur ce que doivent être le statut des élus et les règles de "redevabilité". Tous disent être tétanisés par le "populisme" et la détestation des élus. Se rendent-ils compte que c'est justement cet immobilisme et le refus d'avoir un vrai débat public transparent sur cette question qui alimente le rejet ?

Quelle que soit l'issue finale du "Pénélopegate", chute de Fillon ou pas, tout montre que le message n'a pas été entendu. La classe politique campe toujours sur son refus de rendre des comptes sur sa manière de s'organiser et de fonctionner. C'est un problème démocratique majeur, car il existe une demande de plus en plus forte, chez les électeurs, d'un débat public, et de réformes sur la question.