Les périodes de campagne électorales sont en principe fastes pour le journalisme politique. Sur la quantité, on a ce qu'il faut, d'autant plus qu'avec les primaires, gauche et droite ont donné du grain à moudre sur 9 mois, chacun prenant son tour, avant le bouquet final. Malheureusement, la qualité n'est pas toujours au rendez-vous, en particulier dans les "grands quotidiens". Deux exemples, glanés cette semaine, illustrent le problème structurel de ce journalisme politique, qui a trop le nez dans le guidon, qui se laisse intoxiquer par les confidences conniventes et intéressées, et qui se veut prescriptif pour l'électeur.

Le premier est ce papier, à mes yeux assez délirant, du Figaro, qui suggère que François Hollande va finalement soutenir Emmanuel Macron à l'issue de la primaire. On sent, derrière l'article, les confidences distillés un "proche de l'entourage" qui cherche à placer ses intox, que le journaliste relaye consciencieusement, dans le cadre d'une relation "donnant-donnant". Je te prends ta came, et la prochaine fois, tu me dois un vrai tuyau. Un tel papier résiste assez mal à une analyse. Je vois mal François Hollande poignarder dans le dos le candidat du parti dont il a été le premier secrétaire pendant 11 ans, et dans lequel il a fait toute sa carrière politique. Le dernier lien qui relie nombre de socialiste avec leur parti est celui du sentiment : "c'est ma Maison, ma famille" et ils ont du mal à s'y arracher, même s'ils disent le plus grand mal de son fonctionnement. Les vrais opportunistes sont déjà passés chez Macron avec armes et bagages, et n'ont que faire de la primaire.

Si Hollande se tait et se tient à distance de la primaire, c'est justement pour ne pas la parasiter et donc la préserver. Je serais un candidat, je demanderais à Hollande de ne surtout pas afficher son soutien, c'est un coup à se faire plomber. Si Hollande a renoncé, c'est une forme de sacrifice de sa personne, pour tenter de préserver son parti. Ce n'est certainement pas pour aller soutenir Macron une fois le candidat du PS désigné. Ce journalisme de connivence est malheureusement fréquent, et assez bien documenté. Il suffit de lire quelques livres de journalistes politiques (comme "un président ne devrait pas dire ça) pour se rendre compte que les contacts sont fréquents, que les ministres n'arrêtent pas bavarder, et qu'en face, les journalistes sont trop contents de recueillir cette manne qui permet de faire de beaux papiers de "récits", facile à écrire, et dispensant de se creuser la tête à analyser.

Le second est dans les Échos, et suggère, sur la foi d'un sondage qui ne le dit absolument pas, que Macron est aux portes du second tour de la présidentielle. On ne connait même pas encore le candidat PS et on est à quatre mois du premier tour. C'est seulement en multipliant les "si" que le papier finit par conclure qu'en fait, Macron peut éventuellement finir deuxième en cas de conjonction des astres. Je pense de plus en plus, malgré une certaine sympathie pour Macron, qu'il est un peu le Juppé de la présidentielle, et que la baudruche médiatique pourrait finir par se dégonfler.

Jusqu'ici, Mélenchon et Macron ont bénéficié d'un espace vide autour d'eux. Ils sont entrés en campagne tôt, avant même que les deux principaux partis ne désignent leurs candidats, à un moment où Marine Le Pen était en "diète médiatique". C'est facile de monter dans les sondages dans de telles conditions. Quand le PS aura désigné son candidat et que l'appareil se mettra en branle, même si elle est fatiguée et usée, elle a encore de la ressource et globalement, les élus et les cadres seront loyaux, car la survie du parti est en jeu. On ne sait pas encore si François Bayrou se présente ou pas, et s'il est en mesure, en y allant, de bousculer les choses. Il y a tellement d'inconnues à quatre mois du scrutin, à commencer par le déroulement de la campagne. Contrairement à ce qu'on peut penser, une campagne électorale peut renverser des choses, avec un outsider qui surgit et un favori qui s'effondre. On a déjà vu ça récemment. Et c'est là que j'ai des doutes concernant Emmanuel Macron. Il n'a aucune expérience de ce qu'est une campagne électorale, il n'a pas les réflexes des vieux routiers de la politique qui sont en face de lui. Même si sa "fraicheur" peut être un atout, la politique de haut niveau, c'est aussi une question de métier et d'expérience.

Ce journalisme politique qui croit pouvoir peser sur le cours des choses m'agace profondément. Le pire, c'est qu'en général, cela ne fonctionne pas, le seul effet étant de discréditer encore un peu plus le journalisme dans son ensemble. Tout cela pour les errements d'une petite centaine de journalistes, complètement intégrés dans les rouages du système, et qui le servent, souvent sans en être pleinement conscients.