Les décodeurs du Monde subissent en ce moment une série d'attaques. Rien de nouveau, ils sont habitués aux trolls et à déranger les militants dans leur confort intellectuel. Mais cette fois-ci, la critique, accompagnée d'insultes inqualifiables, vient du cœur même de la profession, à savoir les "chefs de rédactions" et éditorialistes comme Stéphane Soumier, Dominique Seux et consorts. La cause de la querelle importe assez peu, elle aurait pu survenir à partir de n'importe quoi d'autre. Elle est l'occasion de voir qu'une partie de la profession journalistique est complètement à la dérive, quand une autre tente, tant bien que mal, de reprendre pied après le tsunami du numérique qui a frappé le métier.

Les décodeurs s'efforcent de faire du "fact checking", à savoir chercher les chiffres et les faits tangibles derrière les affirmations plus ou moins péremptoires d'experts plus ou moins compétents et de bonne foi. Déconstruire les propagandes et les manipulations se parant du manteau de la "vérité" est un travail sans fin, qui a pris une dimension encore plus importante depuis l'élection présidentielle américaine. Cet effort me semble louable et va dans la bonne direction, mais est encore bien loin de répondre à l'ampleur de la crise qui frappe le journalisme.

L'arrivée du numérique a permis, depuis maintenant plus de 10 ans, l'émergence d'une prise de parole d'experts qui ne sont plus obligés de passer par le canal de la presse. Les réseaux sociaux ont décuplé cela, car désormais, tout témoin d'un fait peut le filmer, le relater, sans intermédiaire. Les journalistes ne peuvent pas être présents partout, donc ils sont battus par la "multitude" sur le recueil des faits. Ils sont également battus sur l'analyse à froid des sujets techniques, car ils ne peuvent pas rivaliser avec l'expertise des gens du métier.

Les journalistes ont perdu le monopole de l'intermédiation et du recueil des faits. Le deuil est globalement fait, même s'il reste encore des résidus pour penser que la seule analyse légitime est celle qui passe par leur intermédiaire, confondant journaliste et "arbitre des élégances". Reste maintenant à trouver le nouveau rôle. Je pense que les journalistes, sans abandonner leur compétence sur le recueil des faits et l'intermédiation, doivent absolument développer une compétence de médiateurs. Le journaliste du XXIe siècle doit être un "tiers de confiance", celui vers qui on se tourne pour comprendre un phénomène, obtenir des compléments d'information, des éclairages. Ce rôle n'est actuellement joué par personne, car il est difficile à tenir.

Les journalistes semblent les mieux qualifiés, car même s'ils n'ont plus le monopole de l'intermédiation, ils ont encore une position dominante dans ce secteur (qui s'affaisse dangereusement toutefois). La faiblesse structurelle des journalistes vient en partie de leur coté trop généraliste. Le principal tort des décodeurs du Monde est de vouloir trop embrasser, et donc de mal étreindre. Ce n'est pas une partie "annexe" du site du Monde qui devrait faire ce boulot de décodage et d'apport d'informations factuelles, mais toutes les rubriques, en mobilisant les connaissances approfondies que les rubricards ont de leur sujet.

Il faut que le journaliste soit d'abord un documentaliste, capable de savoir où se trouve d'information pertinente, et aller la chercher, afin d'offrir à ses lecteurs des sources, des statistiques, des prises de position d'experts couvrant tout le spectre. Il faut donc bien connaitre le sujet que l'on aborde, car il est nécessaire de comprendre ce qu'écrivent les experts, de les connaitre pour aller les solliciter, de maîtriser les débats afin de savoir où situer une prise de position. Il doit aussi avoir la confiance du public. Cela ne veut pas dire qu'il soit impartial. Nous avons tous nos biais, conscients ou pas et vouloir en faire abstraction est juste impossible. Le journaliste doit, au contraire, assumer et afficher ses biais, pour que les choses soient clairs vis-a-vis du lecteur. En tant que "consommateur", je demande de la bonne foi et de l'honnêteté dans le traitement de l'information, et je suis assez grand pour aller m'informer à plusieurs sources, pour avoir plusieurs points de vue et me faire mon opinion. Je n'ai jamais caché, ici, mes positionnements, et je sais que je suis lu par des personnes qui ne partagent pas du tout mes opinions et mes analyses (pas plus avant qu'après m'avoir lu) mais qui apprécient de trouver un regard différent du leur, qui leur permet d'approfondir leur propre réflexion.

Stéphane Soumier ne ressemble pas du tout à la définition que je donne du journaliste. Il n'est en rien médiateur, c'est juste un militant, qui utilise sa position et sa visibilité médiatique pour relayer ses opinions et sa lecture du monde, en espérant convaincre des gens de penser comme lui. Cela ne veut pas dire que tout soit à jeter, ces éditorialistes peuvent avoir des analyses intéressantes, mais qui ne relèvent pas du métier de journaliste. Or, ils se présentent comme tels, ce qui crée une confusion. C'est une espèce malheureusement très répandue dans les médias, en particulier dans l'audiovisuel. C'est le cancer du journalisme, car ils discréditent toute la profession. Je ne suis absolument pas surpris qu'avec de tels gugusses, les journalistes soient, avec les politiques, dans le bas des classements sur la confiance accordée par les citoyens.