Bob Dylan, prix Nobel de littérature. La nouvelle est surprenante, tellement on ne s'y attend pas, tellement on est conditionné à penser écrivain = auteur de livre (de préférence des romans). C'est d'ailleurs ce que pense un des pontifes de l'édition française, Pierre Assouline, qui ne s'en remet toujours pas. A ses yeux, Bob Dylan est illégitime à recevoir ce prix, car il n'a pas écrit de livre, et surtout, parce qu'il n'est pas de leur sérail. Derrière cette position, partagée par plusieurs autres à travers le monde, se dessine un réflexe très répandu consistant pour un groupe, à revendiquer le monopole d'une appellation valorisante, et par là, de la reconnaissance symbolique qui l'accompagne. Accorder le prix Nobel de littérature, le Saint-Graal de la profession, à une personne qu'ils considèrent comme "non légitime" est à leurs yeux une hérésie.

Je trouve au contraire que ce choix du comité Nobel est symboliquement très fort et extrêmement important. La littérature ne se résume pas aux produits très normés d'une industrie culturelle, qui s'efforce de capter à son seul profit ce qui est un bien commun, la diffusion de la Culture, du Savoir et de la mémoire collective. La littérature, c'est une forme de communication, qui peut s'exprimer avec une infinie diversité. Cela peut être bien entendu une forme écrite comme le roman (genre très récent à l'échelle de l'histoire de l'humanité) mais c'est aussi toute l'oralité, qui est le mode de diffusion le plus massif à travers le monde. Prétendre que la littérature se résume à des livres publiés chez des éditeurs, par des personnes appelés "écrivains" c'est faire preuve d'un occidentalo-centrisme insupportable et faire insulte à l'histoire littéraire de l'humanité. Le rappel à l'ordre du comité Nobel est sur ce point, hautement salutaire.

La transmission de la culture, telle que je l'envisage, ne peut être que libre et dégagée de tout carcan. Le patrimoine intellectuel de l'humanité, ses mythes, échappent à leurs auteurs. Il est même souhaitable, pour qu'un texte prenne une dimension universelle, que son auteur s'efface complètement, afin que la population puisse se les approprier et en faire une référence commune. Tout le contraire des prétentions des industriels de la littérature, très bien représentés par Pierre Assouline, où l'important est la mise en avant de l'ego de l'auteur, et le verrouillage de ses droits de propriété intellectuelle. Le rêve ultime de cette industrie est que la culture commune, ce qui donne une unité et un sens à une groupe humain, soit des œuvres sous droit. S'ils pouvaient mettre l'Illiade et l'Odyssée sous copyright, ils le feraient.

La Culture est un bien commun et personne ne peut affirmer avoir le monopole de la "culture légitime". C'est ça le message du comité Nobel, avec l'attribution du prix à Bob Dylan, et je suis très heureux qu'il ait été affirmé haut et fort car je le partage complètement.