Ces derniers mois, la "civic tech" semble tourner en rond. Si de nombreux projets avancent techniquement, avec des "solutions" plus performantes, politiquement, ce n'est pas la même chose. Ce mouvement est devant des choix stratégiques qui commencent à être aperçus par certains acteurs (pas la majorité), et où les solutions semblent compliquées à mettre en œuvre, à moins d'opérer une mutation assez "radicale".

Jusqu'ici, ce mouvement "civic tech" s'est surtout concentré sur la consultation et la participation des citoyens au processus de décision et aux élections, sans remettre en cause les cadres établis. L'open data, pareillement, a été lancé dans une optique d'amélioration de ce qui existe. Les résistances des pouvoirs en place, davantage les administrations que les politiques, ont montré qu'il s'agissait d'un gros chantier, qu'il fallait mener en premier. On aperçoit au loin le bout du tunnel de cette première étape. Les administrations commencent à comprendre que l'open data, en plus d'être politiquement un peu obligatoire, peut avoir une utilité opérationnelle. C'est encore loin d'être gagné, mais depuis 2012, on a quand même bien avancé. Les politiques ont eux aussi bien compris tout l'avantage qu'ils peuvent tirer, en termes de communication, et en termes de levier d'action sur des administrations récalcitrantes, de ces "consultations citoyennes".

Cela a par exemple donné la consultation autour de la loi numérique d'Axelle Lemaire. Ça reste très gentillet, même si je ne met pas en doute la bonne volonté de la ministre et de son cabinet. Au final, cette consultation aura surtout servi à Axelle Lemaire pour pousser, en interne dans l'appareil d’État, les projets qu'elle avait à cœur, en les parant du label "plébiscité par la consultation citoyenne". En clair, les sujets "issus" de la consultation qui ont prospéré sont ceux qui avaient le soutien, voire étaient inspiré par la ministre. Le reste est parti à la poubelle. C'est sans le meilleur résultat qu'il était possible d'atteindre avec ce type de consultation, à "système politico-administratif constant". On peut difficilement se satisfaire de ce résultat...

Cela n'a pas "renversé la table" ni mis les citoyens au cœur de la décision politique. Il y a juste eu une alliance objective entre un membre du gouvernement et une micro-partie de la société civile, pour faire avancer leurs dossiers. Et encore, avec un dispositif entièrement aux mains du politique. Cette situation peut perdurer, car elle répond pleinement aux attentes de militants devenus chefs d'entreprises, qui vivent des consultations, soit comme développeurs, consultants, "organisateurs" et qui visent les marchés publics et les opportunités bullshit "comm' et marketing". Ceux-là sont de plus en plus présents dans les hackathons et autres évènements, toujours là pour pitcher et "représenter" le mouvement dans les manifestations diverses et variées.

Ce que j'attends de ce mouvement, c'est autre chose, de bien plus "radical". L'open data, c'est très bien quand ça permet de faire de belles dataviz, mais c'est encore mieux quand tout cela est réutilisé dans le débat politique, par des mouvements qui ont des choses à dire, et qui obtiennent par ce biais des informations et appuient des démonstrations qui font avancer leur message. La rencontre de la "civic tech" et de la frange politique de l'extrême-gauche aurait pu se faire avec Nuit Debout. Au tout début du mouvement, je me souviens des efforts de certains pour développer les outils numériques permettant de donner une dimension intéressante à ce mouvement social. Cela ne s'est pas produit et c'est dommage, mais ce n'est que partie remise, et je pense que les efforts et le travail de la commission numérique de Nuit Debout ne sont pas perdus. L'affaire a quand même montré l'étendue du chemin qui reste à parcourir chez les apparatchicks de la gauche radicale, qui ne se sont même pas rendus compte qu'il y avait une opportunité.

Il faut que les mouvements politiques (au sens large et noble du terme, donc pas seulement les groupuscules militants), y compris et surtout ceux qui se positionnent en dehors du "système" s'emparent des outils numériques et des données, et s'en servent pour construire leurs programmes, leurs idées, pour attaquer et contester le pouvoir en place. Quand on sait manier la communication, qu'on sait poser les "bonnes questions", ces outils de la "civic tech" peuvent être des accélérateurs. Que ce soit dans les partis politiques, les ONG, les associations soutenant des causes, qui sait se servir des outils numériques ? Personne ou presque...

Pourtant, si on veut faire avancer de manière intelligente le débat public, il faut du fond et donc des données, pour contester et contre-proposer utilement. Sinon, on reste dans le slogan creux, qui certes, peut mobiliser sur le moment, mais ne mène nulle part. Le développement technique des outils, c'est certes utile, mais l'important maintenant, pour la communauté "civic tech" est d'évangéliser et de disséminer ce savoir dans la société civile, là où se passent les choses. L'erreur de la commission numérique est de ne pas être allé voir Lordon, en lui expliquant tout le parti qu'il pouvait tirer du numérique. Croire que l'on peut faire venir les gens sur les plateformes de consultation est illusoire, les quelques expériences menées jusqu'ici démontrent très clairement qu'en dehors des geeks ou des lobbies directement concernés par le sujet, personne ne vient.

Rentrer dans les sujets par les données, et voir ce qu'on peut en tirer est une fausse route, malheureusement souvent prise par la "civic tech". Il faut d'abord poser les questions, et ensuite voir si on les données adéquates pour y apporter des réponses. Ce n'est pas la communauté "civic tech" qui est en mesure de poser les questions, mais les organismes de la société civile, ceux qui sont en prise très directe avec le terrain, avec des causes à défendre et des actions à mener. C'est à la "civic tech" d'aller vers eux. C'est comme cela que le numérique transformera vraiment la société.