L'annonce du retour d'Agnès Saal, dans un poste de chargée de mission au secrétariat général du ministère de la Culture, a déclenché une mini-tempête sur les réseaux sociaux. Aux yeux de certains, cette réintégration, au terme de six mois de suspension, est inacceptable, et à la limite, le cachot (sans salle de sport privative) serait une punition presque trop douce. Je pense, au contraire, qu'Agnès Saal a payé, et qu'il faut maintenant la laisser en paix. Elle a commis une faute, elle l'a payée, même s'il faut être conscient qu'elle a sans doute payé pour les autres. Elle a juste eu la malchance que ce soit tombé sur elle (même si elle a sans doute aidé la malchance en jouant avec le feu dans des luttes de pouvoir).

Les faits qui lui sont reprochés ne relèvent pas de la cour d'assises. Elle n'a pas "piqué dans la caisse" ni commis de faux, elle a juste abusé des facilités offertes par le poste qu'elle occupait, dans des proportions qui sont apparues scandaleuses. Si ce n'est pas un crime, c'est une faute, surtout en ces temps de misère où chacun regarde dans l'assiette de son voisin, pour voir si elle est mieux garnie, et le jalouser si c'est le cas. Agnès Saal s'est sans doute comportée comme un certain nombre de ses confrères, et comme bien d'autres avant elle. Elle est tombée de haut, car elle ne s'est pas rendue compte que l'énormité de telles factures de taxis, au regard des difficultés économiques, ça ne passe pas du tout dans l'opinion. Les temps étant également à la défiance vis-à-vis des élites, tout était réuni pour qu'Agnès Saal se fasse lyncher.

La sanction a été sévère. D'abord le lynchage public. Son nom restera connu pendant un certain temps, et associé à l'abus de notes de frais, comme le nom d'Hervé Gaymard est devenu une unité de mesure pour appartement de grande surface. Pénalement, elle a été condamné deux fois, une première fois à 4500 euros d'amende, et 5500 euros de dommages et intérêts à Anticor, pour les notes de taxis de l'INA, puis à 3 mois de prison avec sursis et 3000 euros d'amende pour les notes de taxis de l'époque ou elle était directrice générale du Centre Pompidou. Bien entendu, elle a dû rembourser l'intégralité des notes de taxis. Autant dire que financièrement, elle a senti passer. Troisième sanction, sa carrière professionnelle est détruite. Si elle n'a pas été révoquée, elle a été suspendue et se retrouve, à 58 ans, simple chargée de mission au secrétariat général du ministère de la Culture. Un poste qu'un jeune énarque bien classé refuserait à sa sortie de l'ENA. Tout cela après avoir été directrice générale du centre Pompidou et présidente de l'INA. Le souvenir de l'affaire ne s'estompera pas avant son départ en retraite, ce qui est l'assurance, pour elle, de rester au placard jusqu'au bout.

A entendre certains, il aurait fallu qu'elle soit révoquée, sans indemnité, sans droit au chômage et qu'elle aille coucher sous les ponts. Les faits méritaient-ils cela ? C'est toujours fascinants de voir des gens se transformer en procureur et en juge, sur des dossiers qu'ils ne connaissent pas, ou seulement par oui-dire, sur les réseaux sociaux. Les amis d'Agnès Saal ont eu beau tenter de présenter les arguments de la défense, ils n'ont pas été entendus, le scandale médiatique ayant pris une trop grande ampleur. Ils ont eu beau dire qu'Agnès Saal était une personne travailleuse et compétente, cela n'était pas audible du tribunal populaire. Pourtant, quand on juge une personne, devant un tribunal, on le fait en considération des faits, mais aussi de la personnalité et du passé du "coupable", avec une peine individualisée. Une fois celle-ci purgée, la personne est quitte vis-à-vis de la société et peut reprendre une vie "normale" si tant est que ce soit possible, quand on est passé par une telle tourmente. Derrière le "symbole", il y a une personne humaine, il serait bon de ne pas l'oublier...