Passé le moment de sidération à l'annonce du Brexit, où on réalise que si, ils ont osé, finalement, le Brexit est plutôt une bonne nouvelle, même si elle ouvre une période d'incertitudes.

L'Union européenne, dans sa version "pères fondateurs" est en état de mort clinique depuis le milieu des années 90. Vouloir forcer le politique par des décisions économiques, la base du projet des fondateurs, est une impasse. Il n'y avait plus de souffle, plus de projet politique, juste une machinerie bureaucratique. La décision anglaise débranche le respirateur artificiel et oblige à une révision de ce qu'est l'Union européenne. Pas le choix, il faut se lancer, car derrière les anglais, d'autres vont suivre et si tous ne partent pas, beaucoup vont demander des dérogations pour ne garder que ce qui leur plait et laisser tomber le reste. On ne pourra pas tenir, il faudra tout remettre à plat.

C'est plus que nécessaire, car l'Europe, telle qu'elle existe, ne donne pas satisfaction, avec un déficit politique évident. Déjà en 2005, le peuple français avait envoyé un signal très net, sur lequel l'eurocratie s'est assise. A un moment, le couvercle de la marmite finit par sauter. Une reconstruction politique et idéologique de l'Europe s'impose. Quelle Europe voulons nous ? D'ailleurs, voulons nous une Europe ? Ces questions sont légitimes et auraient du être posées depuis longtemps. Elles ont été étouffées par les héritiers du projet des "pères fondateurs" qui refusaient une remise en cause de leur position.

Le débat est à haut risque, car en ce moment, ce sont plutôt les nationalistes qui ont le vent en poupe. L'Europe d'Orban ou de Marine Le Pen n'est pas franchement celle que je veux. L'idée d'une Europe fédérale est à écarter, le continent n'est clairement pas mûr. L'idée de ne plus avoir d'Union européenne est également à exclure, car le retour en arrière n'est pas possible. Les turbulences vont s'amplifier à court terme, avec un trou d'air économique pour l'Angleterre et le risque, très sérieux, d'une indépendance écossaise, qui donnera des ailes aux catalans. L'effet domino risque de fonctionner à plein...

Un autre problème est de remplacer les actuels dirigeants, nullissimes, de l'Union. La bulle Bruxelloise, les petits-enfants de Jacques Delors (personnel politique et "penseurs"), sont délégitimés et n'ont clairement plus de mandat, sans possibilité de "faire semblant", comme lors des précédents désaveux. Le départ des anglais va creuser des trous (notamment dans le budget) qui obligent à prendre des décisions. Ce sont d'autres qui doivent prendre le manche, et c'est compliqué, car on ne sait pas où ils sont. Cela finira par venir, la nature ayant horreur du vide, mais ça peut prendre du temps. Des processus de consultations réellement démocratiques, doivent être mis en place. C'est tout l'édifice politico-intellectuel qui est à reconstruire.

La première question à se poser est "qu'est ce que nous attendons de l'Europe". Personnellement, j'en attends d'abord la sécurité économique, afin que nous ne soyons pas bouffé par les mastodontes américains ou asiatiques. Dans le numérique, c'est ce qui nous arrive et il faut absolument y remédier. On ne peut plus rester avec une Europe en "croissance molle". J'attends aussi la consolidation du sentiment d'appartenir à un ensemble cohérent. C'est lent, compliqué, mais ça avance. Le programme Erasmus, par exemple, doit absolument être poursuivi. Enfin, j'attends qu'il y ait un minimum de stabilité pour faire face aux menaces géo-politiques. Ce serait bien d'éviter d'avoir des risques de guerres civiles et des massacres à moins de deux heures d'avion de Paris.

Le choix des moyens et des architectures institutionnelles vient après. Faut-il une Europe à plusieurs vitesses, avec un noyau dur et des choix à la carte ? Ce sera sans doute nécessaire, l'euro ayant montré les limites de la rigidité. La question des "lignes politiques", faut-il par exemple une Europe "libérale" ou "sociale", est à mes yeux totalement secondaire. J'ai pourtant peur qu'elle n'occupe beaucoup de place dans les débats.

On va sans doute avoir quelques années très difficiles, avec une Union européenne à l'arrêt. C'est sans doute nécessaire pour mieux repartir. De toute manière, on ne pouvait plus continuer comme ça. C'est en cela que le Brexit est finalement salutaire pour l'Europe.