Le Directeur général du Trésor vient de quitter ses fonctions, pour aller pantoufler chez un fonds d'investissement chinois. Le scandale est patent, et a été soulevé cet après-midi, lors des questions au gouvernement, par un Jacques Myard en grande forme, avec lequel je suis, pour une fois, en plein accord. L'homme au plus gros carnet d'adresse de l'administration, qui détient des informations économiques de premier plan, va travailler pour un pays fort peu démocratique, qui cherche à racheter des entreprises stratégiques françaises (comme des aéroports). Et personne ne moufte au gouvernement, devant l'énormité du scandale et l'absence totale de transparence de ce passage dans le privé.

La réponse de Michel Sapin est un bottage en touche totalement indigne, une non réponse qui vaut quitus à ce pantouflage scandaleux. Quelques socialistes ont applaudi à la question de Jacques Myard et un bon nombre n'en pensaient pas moins. Mais il ne se passera rien, le type va prendre ses fonctions, et faire le boulot pour lequel il sera sans doute grassement rémunéré, sans être inquiété. Ironie du sort, le même Michel Sapin défendra dans l'hémicycle, la semaine prochaine, un projet de loi sur... la transparence et la lutte contre la corruption !

Une mise en abîme qui résume parfaitement le degré de pourriture de la classe politique. Comment croire toutes les belles paroles et les textes de lois, quand dans le même temps, les actes ne suivent pas ? Cette loi "Sapin 2" (ainsi nommée car ledit Michel Sapin a défendu, il y a 25 ans, une loi au même intitulé) quand y regarde de près, n'est qu'un trompe-l'oeil. Le gouvernement va se gargariser de protéger les lanceurs d'alerte, d'encadrer le lobbying et de lutter contre la corruption, alors qu'il n'en est rien.

La réalité est beaucoup moins reluisante. Les lanceurs d'alerte sont confiés au défenseur des droits, qui n'aura probablement que peu de moyens supplémentaires pour cette mission. C'est bien gentil d'avoir une loi, mais sans moyens humains et financiers, elle ne sert à rien. La procureur financière pourrait en témoigner. Déjà surchargée de dossiers, elle vient de se lancer à la poursuite de Google, en saisissant des teraoctets de données, qu'elle n'est pas en mesure d'analyser. On peut imaginer qu'il en sera de même pour les lanceurs d'alerte, à qui je conseille de continuer à utiliser les bonnes vieilles méthodes de l'envoi du dossier à Médiapart ou au Canard, et de ne surtout pas apparaitre.

Sur l'encadrement du lobbying, on est dans la tartufferie complète, puisque toutes les obligations reposent sur les lobbyistes, qui devront s'enregistrer et se mettre quasiment à poil, avec un code de déontologie et un risque de sanctions. Dans le même temps, pas la moindre obligation ne pèse sur les décideurs publics. S'ils décident de rencontrer un lobbyiste qui n'est pas enregistré, ils ne risquent rien (par contre, c'est le lobbyiste qui trinque). Bien évidemment, pas question de divulguer le contenu des entretiens et les messages qui sont passés. Le "décideur public" (traduisez : le haut fonctionnaire) doit garder son entière liberté de manœuvre et de décision, sans que personne ne viennent lui demander des comptes sur ses choix. C'est le Conseil d’État, quartier général de la haute fonction publique française qui l'a écrit noir sur blanc, en s'excluant au passage du champ de la transparence.

Enfin, sur la lutte contre la corruption, c'est encore plus sordide. La législation française n'étant pas efficace, les entreprises françaises qui se font choper pour corruption se font condamner dans d'autres pays (les États-Unis par exemple) qui encaissent les lourdes amendes. Que d'autres pays puissent saigner les entreprises françaises à la place de Bercy est insupportable pour ce gouvernement, qui entend remettre les choses en place.

Ce texte nous permet de voir à quel point le pays est dirigé par les hauts fonctionnaires, qui ont colonisé le gouvernement. Michel Sapin est le porte-parole des fonctionnaires de Bercy, comme les ministres de la Culture sont les lobbyistes de l'industrie culturelle. L'épaisseur des politiques est à peu près celle du papier à cigarette. Ce qui devrait relever des choix politiques n'est qu'un vernis sur des textes et des pratiques qui permettent surtout à l'oligarchie en place de continuer ses petites affaires.