Je suis allé plusieurs fois Place de la République, j'ai lu pas mal d'articles sur Nuit Debout. Au début, lors de ma première visite, un lundi soir il y a 15 jours, j'ai senti une forme de tension, due à la présence de militants très à gauche (façon zadistes). On sentait que cela pouvait déraper, et il y a eu des incidents. Mais cela s'est vite calmé et ce soir (j'en reviens), c'est plus une kermesse tranquille et cadrée que j'ai trouvée. Le mouvement a évolué depuis ses débuts, ce qui le rend difficilement lisible. C'est très perturbant pour les commentateurs habituels (à commencer par les médias), qui aiment que les choses entrent dans des cases pré-établies, avec des étiquettes. Il faut voir avec quelle vitesse ils se sont jetés sur "l'incident Finkielkraut", qui enfin, leur donnait un repère connu, autour duquel articuler leurs péroraisons. Ils me font beaucoup rire, tant ils sont complètement à coté de la plaque.

Je suis longtemps resté perplexe face à ce mouvement, avant de me rendre compte que la Place de la République est en fait devenue le rassemblement de la couche "jeunes urbains blancs et diplômés". C'est tout, sauf un lieu représentatif de la "diversité" de la société, mais cela lui donne une véritable unité. C'est donc peu surprenant que toutes les chapelles de la gauche soient présentes, avec des écolos plus ou moins radicaux, des altermondialistes, des marxistes (si si, il en reste), des féministes, des "pro-Palestine. Mais ce mouvement ne saurait se résumer à cela. Ce sont les convictions et principes de cette catégorie très singulière de la population qui irriguent le mouvement, le "gauchisme" n'en étant qu'une facette. Même si les débats en AG sont très répétitifs, qu'on a l'impression, tous les soirs, de refaire le même monde que la veille, il y a une fraîcheur dans les prises de parole. Cette agora est un défouloir, qui cache une organisation qui se structure lentement.

J'ai assisté à une réunion de "commission", chargée de l'organisation des débats. J'ai constaté que les échanges sont cadrés, avec des gestes pour signifier son approbation ou son opposition radicale. Les prises de parole ne se font pas n'importe comme et on s'écoute sans se couper. Des échanges peuvent avoir lieu, ce qui relève de l'exploit, tant le lieu est bruyant et les mégaphones rares. J'ai été amusé de voir qu'ils ont même une procédure, le "point technique" qui ressemble furieusement au "rappel au règlement" utilisé dans les débats parlementaires. Il permet de prendre la parole en priorité, pour s'exprimer sur la manière dont se déroulent les débats. J'ai aussi pu voir des initiatives naitre, comme la "biblio debout" et surtout durer. Des outils numériques se mettent en place, avec une utilisation abondante des réseaux sociaux.

Finalement, le plus étrange dans ce mouvement "Nuit debout", c'est qu'il dure. Cela fait quand même 20 jours qu'il existe, et ne montre aucun signe d'essoufflement, bien au contraire, il s'enracine et essaime partout en France. La conjoncture est, il est vrai, favorable. Les médias ont fait abondamment sa publicité, la météo est relativement clémente, le lieu, rénové récemment par la ville de Paris, se prête très bien à l'évènement. Mais surtout, il répond à une attente sociale extrêmement forte.

Reste quand même une grande inconnue : où est ce que tout cela va nous mener ? Je pense que personne n'est en mesure de répondre à cette question, pas même les "organisateurs" qui ne sont en fait que les gestionnaires administratifs d'un mouvement qui n'a pas de chef, pas de mot d'ordre et pas de revendication. La contestation de la Loi Travail, à l'origine du mouvement, est devenue totalement marginale : un stand parmi une dizaine, et pas le plus fréquenté. Nuit Debout ne peut pas être lu comme un mouvement revendicatif ordinaire, cadré et encadré par des professionnels de la contestation.

Je pense, et c'est une analyse purement subjective (et fragile), que nous sommes tout simplement devant l'émergence, à la surface, d'un volcan sous-marin. Depuis longtemps, on sent une colère et une contestation forte contre le pouvoir en place. Je m'en fais l'écho ici depuis quelques temps (vu que je la partage). Mais cette colère n'arrivait pas à s'exprimer, un peu comme la lave qui reste bouillonner sous le volcan, sans trouver la sortie. Quand elle y arrive, cela prend plusieurs formes. La plus courante, et attendue, c'est l'éruption, avec panache de fumée et explosions. Un "mouvement social" classique. Mais cela peut aussi prendre la forme d'un écoulement tranquille, qui redessine complètement le paysage, sans violence. Nuit Debout est dans cette catégorie : une génération, les 25-40 ans est en train de s'exprimer, à sa manière, avec ses principes et son organisation, qui ne sont pas celles que les médias et la "classe dominante" attendent et comprennent.

Pour l'instant, pas grand chose de concret ne sort de tout cela, car pour construire, il faut attendre que le paysage soit stabilisé, ce qui prend du temps. Les autres mouvements similaires d'occupation de places publiques, en Espagne ou aux États-Unis, ont mis beaucoup de temps, eux aussi, à se mettre en place. De ce que je vois, les bases et les prémices d'une lame de fond sont là. Une organisation, qui n'est pas sous le contrôle des agitateurs professionnels, s'installe, établit les règles, se donne les outils pour produire des positions, des manifestes, des revendications. Et elle a des choses à dire...

Quelles seront-elles, on n'en sait encore trop rien sur le fond. Mais sur la forme, j'ai vu des débats respectueux, où il demandé à chacun de respecter l'autre, d'être bienveillant. Quand la phase "exutoire" sera passée, que des équipes se seront stabilisées, il sera possible de passer à des échanges sur le fond, qui mêleront très certainement débats "présentiels" et échanges numériques. Tout cela sera l'expression d'une génération, comme Mai 68 a pu l'être pour la génération précédente. Mais cela se fera autrement, sur le fond comme sur la forme. L'aventure ne fait que commencer. Elle peut se terminer dans une impasse, comme essaimer, intellectuellement, sans déboucher sur une transformation politique. Elle peut aussi, à l'inverse, complètement troubler le jeu politique en bousculant l'élection présidentielle. Le calendrier s'y prête à merveille !