L'attribution de la légion d'honneur au prince héritier d'Arabie Saoudite fait jaser depuis que la nouvelle est parue. Causette a réussi à se procurer l'échange de mails entre les diplomates et l'Elysée. Il est éclairant, et contrairement à ce que dit Causette, absolument pas scandaleux.

Dans la diplomatie, le fait qu'un pays soit "gentil" et "propre sur lui" n'est qu'un facteur d'appréciation parmi d'autres. D'abord parce qu'aucun pays n'est "gentil" quand chacun défend avant tout ses intérêts. L'image d'un pays dépend de tellement de choses, parfois totalement irrationnelles. L'Arabie Saoudite n'a pas bonne presse. Certes, il y a des raisons objectives à cela, mais c'est aussi parce qu'il s'agit d'un pays d'une autre aire de civilisation que celle de l'Occident, et qui l'affirme assez bruyamment. La politique diplomatique d'un pays se doit de tenir compte de cela, mais ne peut pas se fonder uniquement là dessus. Les considérations géo-politiques sont autrement plus importantes.

Or, l'Arabie Saoudite est un pays qui compte dans sa zone. Il est le voisin de pays en guerre civile, l'Irak et la Syrie (où il joue un jeu trouble, mais ça, c'est encore autre chose), dans une zone productrice de pétrole dont nous avons absolument besoin. Même corrompue, la famille royale d'Arabie Saoudite est encore là pour quelques temps. L'actuel roi, Salmane, est âgé de 80 ans, et n'est pas en très bonne santé. Autour de lui, tous le savent, et une véritable guerre de succession est en train de se livrer, le roi Salmane cherchant à placer son fils, âgé de 30 ans. Il aurait bien aimé le mettre prince héritier, mais il a du se résoudre à laisser cette place à son neveu, Mohammed Ben Nayef, ministre de l'Intérieur, qu'il n'a pas pu écarter.

Dans le cadre de cette lutte de pouvoir, le prince héritier, âgé de 56 ans, donc potentiellement roi pendant une vingtaine d'années, fait une tournée à l'étranger afin de se donner une stature internationale, qui conforte sa position en Arabie Saoudite. Il demande à la France de lui donner une breloque, qui puisse montrer qu'il a de bonnes relations avec notre pays. Ça ne coûte pas un centime, et c'est très fréquent qu'un important officiel étranger soit décoré de la légion d'honneur. Entre ce que le coût d'un refus et celui d'une acceptation, la balance est vite faite. L'échange de mails est très intéressant, car il montre que l'ambassadeur de France en Arabie Saoudite est conscient du "risque d'image", et propose de prendre quelques précautions, comme par exemple ne pas remettre la décoration devant un parterre de photographes. Mais en même temps, il explique qu'au regard des enjeux de cette visite, il n'y a pas à hésiter. Son analyse est parfaitement recevable et conforme aux canons de l'action diplomatique. Paris abonde dans son sens et l'affaire ne suscite pas plus de discussions que nécessaire.

Remettre cette décoration au prince héritier d'Arabie Saoudite n'est en rien décerner un brevet de vertu à ce pays. La remise s'est faite en catimini, sur la demande du saoudien. Cela aurait été autre chose si l'initiative était venue de la France, et que la remise s'était faite en grande pompe. Qu'il y ait des indignations vertueuses venant de militants de droits de l'homme, je peux comprendre. L'Arabie Saoudite n'est pas très conforme aux standards qu'ils promeuvent, et l'activisme politique fait feu de tout bois. Mais que la Presse embraye, c'est plus gênant, car cela révèle soit un parti pris militant, soit une incapacité à analyser un évènement dans toute sa complexité. Deux fautes professionnelles à mes yeux...