La nomination surprise de Jean-Jacques Urvoas comme ministre de la Justice, ce matin, a suscité des commentaires négatifs chez certains défenseurs des "libertés numériques", complaisamment relayées par Le Monde qui trouve ainsi l'occasion d'un papier facile à base de tweets et d'alarmisme. Je ne partage absolument pas cette inquiétude, et j'estime même que les Libertés publiques seront sans doute mieux protégées par Jean-Jacques Urvoas que par Christiane Taubira.

Il faut commencer par dire les choses telles qu'elles sont : sortis du symbolique mariage pour tous, le bilan des 4 ans de Christiane Taubira à la chancellerie est vide. Elle n'a rien foutu ! L'arsenal répressif hérité de Sarkozy, avec la rétention de sûreté et les peines planchers (on me dit qu'elles ont été supprimées) est toujours là. Il n'y a pas eu la moindre tentative d'y toucher. Sur de nombreuses lois, comme par exemple la loi Macron ou la loi Renseignement, le ministère de la justice était aux abonnés absents, et a laissé le champ libre aux autres. Qui peut me dire une loi qui vienne véritablement de Taubira, dont elle a pris l'initiative et qu'elle a porté de bout en bout ? Il n'y en a pas. Citer René Char ne suffit pas à faire de vous un bon ministre de la justice !

La différence avec Jean-Jacques Urvoas va se faire sentir assez rapidement. Non seulement il est bosseur, mais en plus, il connait ses dossiers. Il a suivi tous les dossiers brûlants du moment (état d'urgence, déchéance de nationalité...) comme président de la commission des Lois, et a sans aucun doute des idées arrêtées sur ce qu'il faut faire, ou pas. On peut compter sur son sale caractère de breton pour ne pas lâcher facilement et défendre son bout de gras dans les arbitrages (même si ça ne suffit pas toujours pour les gagner).

Reste à savoir quelle attitude peut avoir Jean-Jacques Urvoas sur la politique de recul des libertés publiques, initié en France depuis pas mal de temps, avec une accélération depuis les attentats de novembre. Je dois avouer que les apparences ne plaident pas toujours pour lui. Son attitude butée lors de l'examen de la loi Renseignement et ses petites attaques contre les "exégètes amateurs" ne sont pas à son honneur. Mais il faut savoir dépasser ce genre de détails, et analyser les faits.

Certes, la loi sur le Renseignement contient des trucs pas très cleans, comme les "algorithmes" ou l'extension de l'espionnage numérique par les services de renseignements. Mais peut-on en accuser Urvoas ? Normalement, il ne revient pas à un président de commission de prendre l'initiative d'une loi. Or, c'est lui qui a poussé, avec difficulté au début, le fait qu'il y ait une loi sur le Renseignement. L'idée de base est d'encadrer dans la loi des pratiques qui existent et existeront de toute manière, loi ou pas loi. C'est le principe du moindre mal qui prévaut, et je pense que c'est une bonne chose. Malheureusement, le pragmatisme est une vertu incomprise des militants et en particuliers des geeks militants. Lors de l'examen de cette loi, il a certainement vu arriver une "liste de courses" venant de la police et des services de renseignement. Il n'a pas pu dire non à tout. Je pense qu'on se rendra vraiment compte de ce qu'on a évité à ce moment là quand on lira la future loi sur la procédure pénale, qui risque de contenir tout ce que le gouvernement n'a pas pu ou n'a pas osé mettre dans le loi Renseignement.

Ce qu'on oublie de voir, c'est l'action de Jean-Jacques Urvoas sur l'état d'urgence. C'est lui qui a lancé la machine du contrôle parlementaire, en le faisant inscrire dans la loi sur l'état d'urgence, et en le mettant concrètement en place. C'est la première fois qu'un tel dispositif est mis en place, avec une série de visites sur le terrain. Je ne me fais pas d'illusion sur l'efficacité de ce dispositif sur les débordements, il a été sans doute assez partiel. Mais il a pu contribuer à mettre une pression sur le ministère de l'Intérieur, pour répondre aux questions. Rien que cela a obligé Cazeneuve à mettre en place les outils pour faire remonter l'information depuis le terrain. Pareil, des visites sur place de parlementaires (dont un de l'opposition), c'est jamais une perspective agréable pour un préfet. Ce que l'on peut reprocher à Jean-Jacques Urvoas est la "discrétion" dans la communication : auditions à huis-clos, pas de compte rendu réel de l'efficacité de ses visites. En même temps, il ne peut pas non plus poignarder son propre gouvernement et son "ami" Valls.

Je n'ai donc aucune inquiétude sur l'attitude que peut avoir Jean-Jacques Urvoas sur la question des libertés publiques. Ce que l'on peut craindre est de le voir pris dans la lourde machine gouvernementale et administrative, au point de paralyser son action. En effet, je ne sais pas si un garde des sceaux, même de bonne volonté, pèse lourd face à la technocratie du complexe "militaro-policier", en roue libre depuis le 13 novembre. Il existe tellement de contraintes, de processus de décisions complexes, d'enjeux électoraux, qui obligent au compromis et peuvent mener à l'inertie.

Je préfère, pour les libertés publiques, voir Jean-Jacques Urvoas à la chancellerie plutôt que Christiane Taubira. Mais je ne suis pas sûr que cela puisse arrêter le recul ahurissant des libertés que vit notre pays depuis bientôt 3 mois. Le rouleau compresseur est lancé, et je ne crois pas aux super-héros.