Pouvoir mettre "info exclusive" sur un papier est un fantasme répandu dans la presse (notamment chez les rédacteurs en chef). Pour avoir des "scoops", les journalistes sont prêt à se faire manipuler, voire à en rajouter dans le traitement putassier d'informations qui leur sont fort opportunément données par des gens qui ont intérêt à ce qu'elles "sortent dans la presse". Le Figaro nous offre un magnifique exemple avec cet article sur Noelle Lenoir, avocate et ancienne déontologue de l'Assemblée.

En gros, l'article nous dit que Noelle Lenoir a travaillé, comme avocate, pour un labo pharmaceutique qui risquait de voir un de ses médicaments ne plus être remboursé par la Sécu. Une catastrophe économique qui implique qu'on mette les moyens, et qu'on aille éventuellement au contentieux, avec un brin de lobbying auprès des instances administratives compétences, si nécessaire. Un dossier classique pour un avocat. Mais il se trouve que Noelle Lenoir a été également déontologue de l'Assemblée nationale, entre 2012 et 2014. Visiblement, ça pose problème au Figaro...

Déjà, le titre est faux et à la limite de la diffamation : "La déontologue de l'Assemblée nationale était payée par l'industrie pharmaceutique". Cela suggère très fortement que Noelle Lenoir a accepté, dans le cadre de ses fonctions de déontologue, des fonds venant de l'industrie pharmaceutique, bref qu'elle a été corrompue par un méchant lobby. Elle a en fait été rémunérée par un client, qui se trouve être un laboratoire pharmaceutique (entreprise légale et socialement utile) pour une prestation qui n'a strictement rien à voir avec sa mission de déontologue de l'Assemblée. Rien que sur ça, la déontologie journalistique vole en éclats.

Quand on regarde plus près, on se demande où est le problème. Peut-on cumuler le fait d'être avocat d'une entreprise qui a un litige avec l'Etat et assurer en même temps une prestation de conseils en déontologie auprès d'une assemblée parlementaire. Pour moi, c'est parfaitement compatible. A aucun moment, les parlementaires ne sont en mesure d'avoir une action quelconque sur le dossier du laboratoire pharmaceutique. J'ai vu des cumuls bien plus scandaleux. Il y a tout de même un point où il serait possible de trouver à redire. Si, comme avocate, Noëlle Lenoir utilise des méthodes qu'elle réprouve en tant que déontologue, ça fait tache. Mais l'article ne creuse pas franchement cet aspect et n'apporte pas d'éléments précis allant dans ce sens. Le dossier est vide et le lien que fait la journaliste n'a tout simplement pas lieu d'être.

La fin de l'article est un aveu qu'en fait, il est surtout une attaque en dessous de la ceinture contre Noëlle Lenoir. La journaliste la tacle sur le fait qu'elle signe ses mails en précisant sa qualité d'ancien ministre. On se demande vraiment quel est le lien avec le reste du papier. C'est de la méchanceté gratuite, qui vient sous-entendre que cette ancienne déontologue n'est pas très déontologique.

Nous sommes devant un cas quasiment pur et parfait de manipulation de la presse. Quelqu'un, dont j'ignore l'identité et les motivations, semble avoir besoin de nuire à Noëlle Lenoir. Pour cela, il va opportunément faire passer des éléments de dossier à une journaliste, qui n'aurait certainement pas pu les trouver seule. En échange de leur publication, elle pourra se targuer d'avoir un "scoop" donc d'être une "bonne journaliste", qui ramène des informations que les autres n'ont pas. Visiblement, qu'elle se soit fait manipuler dans ce qui ressemble à un règlement de comptes ne semble pas lui poser problème.

Pourtant, à mes yeux, c'est très problématique. Quand la presse se complait à être un simple passe-plat, prêt à tout dans une course effrénée à l'audience, elle creuse sa tombe. L'honneur du journalisme est justement de faire le tri dans ce qui lui est apporté et de prendre du recul, en assumant de ne pas publier, même quand c'est croustillant et susceptible de faire du clic. Malheureusement, la presse française se vautre dans cette pratique putassière. Même le canard enchainé y est tombé, sortant à des moments "opportuns" des informations, certes vérifiées et véridiques, mais selon un timing qui arrange bien les affaires de certains...

Et après, on s'étonne que la presse française aille mal, que les lecteurs n'aient plus confiance et s'en détournent. Personnellement, je ne suis pas surpris. Pas du tout.