Il fait bon taper à bras raccourcis sur Jean Quatremer. C'est vrai que parfois, il ne prend pas de gants, et surtout, il répond aux trolls. C'est donc la cible idéale. Mais parfois (souvent même), il dit des choses intéressantes qui ne sont pas écoutées et lues à leur juste niveau, tout simplement parce que c'est Jean Quatremer qui les a écrites. Parfois, ce sont des journalistes et chroniqueurs patentés qui tombent dans le panneau, ce qui est un peu dommage, car leur rôle est de relever le niveau du débat. Il ne faut guère compter sur les militants et commentateurs de tous poils pour cela.

C'est pour cela que j'ai été un peu déçu de la réaction de Vincent Glad a un papier de Jean Quatremer traitant de l'hystérisation des réseaux sociaux (oui, je suis en retard, mais j'étais en vacances).

Jean Quatremer déplore qu'à l'heure des réseaux sociaux, tout le monde se croit expert de tout, et pérore sur des sujets complexes avec un ton péremptoire, plus dicté par l'émotion que par le savoir. Il déplore que la parole de ceux qui "savent" et ont travaillé un sujet soit noyée par le flot du verbiage des imbéciles. Que n'a-t-il pas dit... Aussitôt, la troupe des censeurs lui tombe dessus, le traitant de dinosaure, de journaliste regrettant les temps anciens où les professions intellectuelles (à commencer par les journalistes) pouvaient parler d'une voix définitive, depuis leur piédestal, à une "piétaille" privée de voix au chapitre.

Le procès est injuste, et s'il existe bien un journaliste qui a su s'adapter au numérique, c'est bien Jean Quatremer, dont le blog est une référence depuis 10 ans, avec une qualité jamais démentie. Tout le monde ne peut pas en dire autant !

Oui, toutes les voix ne se valent pas, sur internet comme ailleurs. Celles de qualité sont peu nombreuses, car produire de la qualité requiert du talent et du travail, conjonction pas si fréquente, et encore plus rare sur la durée. Mais la nouveauté avec le numérique, c'est que la qualité découle de la reconnaissance du travail réel, pas du titre délivré par des happy few, et que la foule est sommée de reconnaître, même si la personne qui se l'est vue décerner est médiocre. Etre titulaire de la carte de presse n'est plus une garantie de qualité, tout au plus une présomption, qui demande à être confirmée. C'est quand même le job d'un journaliste (normalement...) de vérifier les faits, de les éclairer et de les mettre en perspective. Même si tout le monde ne vient pas sur internet et les réseaux sociaux pour trouver cela, leur rôle est primordial pour la qualité du débat public.

Que des journalistes soient aussi commentateurs subjectifs, ça arrive, et Jean Quatremer n'est pas le dernier à donner son avis, parfois tranché et orienté, sur les sujets qu'il traite. On peut ne pas être d'accord avec lui sur le commentaire, mais en général, il est honnête sur les faits. A chacun de savoir faire la part des choses, d'en prendre et d'en laisser, afin d'avoir un débat de qualité.

Malheureusement, ce n'est pas ce qui se passe sur les réseaux sociaux. On y trouve une majorité de braillards, qui sont là pour imposer leurs opinions, par l'insulte et la menace plus que par des efforts de conviction. Il suffit de regarder comme cela se passe dès qu'on parle d'Israël et de la Palestine. Jean Quatremer a raison de dénoncer ce débat public qui tourne systématiquement à la foire d'empoigne si on laisse une "plèbe" ignorante et brutale s'en emparer. Cela ne date pas d'aujourd'hui. Contrôler et canaliser cette "plèbe" a toujours l'un des soucis majeurs des dirigeants politiques, depuis au moins la Rome antique, avec plus ou moins de bonheur. Une bonne démocratie est celle où le débat est cadré, où les gens s'écoutent et peuvent arriver à "délibérer" au sens que donne Habermas à ce mot. Le but est d'aboutir à une synthèse qui fait avancer, pas au constat de désaccords stériles.

Heureusement pour le débat de qualité sur internet, il reste encore des formats comme les blogs ou la presse, où il est nécessaire de développer un peu sa pensée, ce qui demande un peu de travail et de structure intellectuelle. On peut y contrôler les échanges et avoir un dialogue qui fait progresser. Ensuite, à chacun de voir ce qu'il veut lire et de se faire sa propre carte du numérique. Toutes les voix ne se valent pas, c'est à chacun de juger, en fonction de ses attentes et de son échelle de valeur, celles qui sont de valeur et celles qui ne le sont pas. C'est cela, je pense, que Jean Quatremer a voulu dire, et en cela, je suis en plein accord avec lui.