La nomination de Delphine Ernotte à la tête de France Télévision est un symptôme de la situation tout simplement lamentable de notre démocratie. Procédure batarde, absence de transparence, commentateurs à coté de la plaque, tout y est pour faire pleurer. Mais en même temps quelle superbe illustration de la déliquescence de notre pays. La France mérite pourtant mieux que cette opacité organisée par une petite élite, pour se défausser de ses responsabilités et entretenir l'immobilisme.

François Hollande est l'un des coupables de cette triste comédie. Par désir de revenir sur ce qu'à fait Sarkozy, il a voulu rendre au CSA le pouvoir de nommer le président de France Télévision et Radio-France. Sans la moindre réflexion d'ensemble, bien évidemment. On se retrouve ainsi avec un système totalement bancal, où l'Etat finance le service public, mais où c'est le régulateur qui nomme les dirigeants, sur la base d'un plan stratégique présenté par les candidats. Puis ensuite c'est au régulateur d'évaluer le travail de celui qu'il a nommé, et de donner son avis sur la manière dont le dirigeant à réussi à trouver un accord avec l'Etat, via le contrat d'objectifs et de moyens. C'est un pataquès où celui qui paie se voit retirer deux leviers, le choix des personnes et la définition des axes stratégiques, et où celui qui nomme est aussi celui qui contrôle. Du grand n'importe quoi.

On assiste ainsi au cirque de la grève de Radio France, où Fleur Pellerin se démène pour calmer le jeu, en convoquant le président de Radio-France, qu'elle ne peut pas révoquer, tout en faisant croire qu'elle a quand même la tutelle effective en jouant la décideuse. Heureusement que la grève a fini, par épuisement des grévistes, car ce n'est pas avec cette organisation bâtarde qu'on aurait pu y arriver. Au final, ça se règle en coulisses, par des pressions, des "messages subliminaux" sous forme de rapports officiels dont les "préconisations" sont en fait des ordres. C'est trop facile de faire en sorte que le gouvernement tire les ficelles en coulisses, tout en se défaussant de la responsabilité sur le régulateur, puisque c'est ce dernier qui a officiellement procédé à la nomination du dirigeant. Cela s'appelle de l'irresponsabilité, et c'est la pire faute que peut commettre un politique, car s'il est élu, c'est justement pour assumer des responsabilités.

Sur le processus de nomination, Le CSA n'a pas franchement été à la hauteur. Une liste de candidats qui n'est pas publiée, mais que tout le monde connait plus ou moins grâce aux bavardages, des auditions non publiques, et la publication, après coup, du programme stratégique de l'heureuse élue. Anxiogène pour le personnel de France-Télévision, ainsi que tous ceux qui sont impactés par ce choix. Le lapin qu'on sort du chapeau, à l'heure où on promeut la transparence et la lutte contre les conflits d'intérêts, cela ne peut que prêter le flanc à la critique. Comment savoir si tout était joué d'avance ou si, au contraire, le processus a été loyal ? C'est comme pour la science, pour qu'un résultat soit valide, il faut que le processus expérimental soit révélé et qu'un autre puisse reproduire l'expérience. Sinon, c'est le fait du prince, et tous les serments de sincérité ne valent rien.

Et c'est le cas, les articles de presse sur le processus s'en sont donné à coeur joie. Mais bien souvent, la presse en est restée aux premiers étages de l'info, colportant les rumeurs et indiscrétions sur les personnes, les clans et les alliances. Le tout en alléchant le public avec "tous les secrets de la victoire de..." ou encore "les alliances qui ont fait gagner". C'est bien, mais c'est insuffisant, car je cherche (elles doivent bien exister quelque part, mais pas dans la presse quotidienne nationale) les analyses sur la situation réelle de France télévision, qui m'apparait comme un pachyderme complètement sclérosé, dont les dirigeants ne disposent d'aucun levier et finissent systématiquement leur mandat dans l'état d'un taureau à la fin de la corrida. Je passe bien entendu sur les articles plus ou moins inspirés par le copinage, les renvois d'ascenseurs, voire par le double jeu de certains, qui sont à la fois parties prenantes de la campagne, tout en la couvrant en tant que journaliste.

Pour France-Télévision, il faudrait commencer par rétablir un équilibre normal, et confier le pouvoir à celui qui paie, à savoir l'Etat. A mes yeux, il est parfaitement légitime que ce soit le gouvernement qui fixe les axes stratégiques et désigne les personnalités qui doivent les mettre en oeuvre. Le régulateur doit rester dans son rôle, celui de l'évaluateur indépendant, qui va dire si le plan stratégique proposé par l'Etat est réaliste, qui va régulièrement auditer la manière dont il est mis en oeuvre, quitte à mettre les pieds dans le plat, en cas de dérapages, afin de rappeler le gouvernement à ses responsabilités.

La sélection d'un candidat à un tel poste ne doit se faire que sur son aptitude à diriger. Vouloir en même temps lui demander un programme, et prétendre l'avoir sélectionner sur cette base est d'une hypocrisie sans nom. C'est exactement la même chose pour les élections politiques, on sait ce que valent les promesses d'un candidat. Parfois, on ne peut même pas lui reprocher d'en abandonner certaines, quand une crise survient rend ces promesses irréalisables.

A partir du moment où chacun joue son rôle, et qu'on cherche d'abord à savoir si un futur dirigeant a les qualités pour diriger l'organisme pour lequel il postule, les choses deviennent plus simples. On ne lui demande ce qu'il va faire, mais comment il va mettre en oeuvre les directives que la tutelle a exprimé de manière claire (après un éventuel débat public). Aucun problème pour organiser un processus transparent, avec des dates limites pour candidater, des short-lists et des auditions publiques. Chacun dispose des mêmes éléments que l'autorité qui doit décider, et peut ainsi apprécier pleinement la décision prise, soit pour l'approuver, soit pour la regretter. Un tel processus rend légitime la personne nommée.

Ce n'est pas vraiment le cas de Delphine Ernotte, critiquée avant même son entrée en fonctions, et qui va trainer comme un boulet ce déficit de légitimité. Personne n'y a gagné, ni la gagnante, ni France Télévision, ni la démocratie, et ni le contribuable.CAr à n'en pas douter, la gabegie va continuer et dans 5 ans, un autre prendra la place. Ainsi va la France, et après, on s'étonne que ça aille mal...