Cette fin d'année voit la floraison d'un marronnier (il y en a tant dans les médias), celui de la rétrospective et des "prédictions" pour l'année prochaine. Je me suis un peu intéressé cette année aux articles relatifs au journalisme. L'un d'entre eux m'a interpellé, car il pose une question qui n'est jamais abordée par ses confrères : et si la crise de la presse à l'âge du numérique venait aussi de la manière de travailler des journalistes ? Et si le produit proposé n'était plus adapté à la demande ?

En effet, tous ces articles où des journalistes s'expriment sur le journalisme, parlent beaucoup de business modèles, de relation avec les lecteurs, de réseaux sociaux. La grande question est de savoir comment amener le lecteur vers ses articles, en le faisant payer au passage, si possible. Par contre, trop peu d'analyses sur ce que doit être le travail du journaliste, ce qui est à la fois étonnant, et pas si surprenant que cela. Le milieu des journalistes, comme toute "tribu" a du mal à réfléchir sur lui-même, ses pratiques et ses représentations voire ses mythes. Ils ne sont pourtant pas difficiles à détecter, il suffit d'interroger les étudiants en école de journalisme, qui veulent tous devenir Albert Londres, rêvant d'être un reporter international qui "raconte le monde" à ses lecteurs.

Il y a, dans ce milieu où on passe beaucoup de temps à regarder ce que font les confrères, la prédominance d'un format : l'article de presse, le papier éditorialisé et "anglé" qui vous raconte une histoire. On est dans le récit, avec un fil conducteur, qui doit captiver et intéresser le lecteur. Certains journalistes font cela avec talent, et la qualité de la plume est un critère de prestige dans le milieu. Ce format était parfaitement adapté à l'ère de la presse papier, où il était difficile d'informer autrement, et où il fallait trouver un juste milieu entre tous les lecteurs, puisque le plat était unique et guère différentiable au gré des demandes.

L'arrivée du numérique a bouleversé tout cet équilibre, et aurait du amener à une remise en cause qui n'a pas toujours été faite. Le journaliste n'est pas là pour raconter mais pour informer. Parfois, cela passe par un article éditorialisé, par un récit, mais c'est un format qui, a mon sens, ne doit pas être privilégié autant qu'il l'est. C'est un peu sidérant que dans l'offre de la presse française en ligne, on ne trouve quasiment que cela. Même les outils de veille, qu'on voit arriver, ne sont finalement qu'une déclinaison de cette formule, puisqu'il ne s'agit en fait que de revues de liens renvoyant vers des articles, voire des mini articles. Le journalisme politique est une véritable caricature, se résumant souvent à des récits factuels, sans analyse de fond, privilégiant la "révélation" des coulisses et des potins.

Pourtant, les demandes et les outils pour y répondre existent. Je prend un exemple que je connais un peu, celui du traitement de l'activité parlementaire française. Les journalistes sont présents dans les murs de l'Assemblée nationale, certains depuis de longues années. Mais ils y sont les mardi et mercredi, au moment des questions au gouvernement. Ils restent parfois quand un débat important a lieu, comme une déclaration de politique générale. Mais leur regard est extrêmement partiel. Sur une loi de finances, ils ne s'intéressent qu'au nombre de votants, pour savoir qui sont les "rebelles" de la majorité. Et une fois l'info obtenue, ils vont écrire leurs articles pour raconter pourquoi tel ou tel groupe s'est abstenu, sur la manière dont le gouvernement réagit. Le fond du texte, quand il est traité, l'est par les "rubricards", spécialistes du fond, mais pas de la procédure parlementaire. Les vides sont énormes...

L'élaboration d'une loi, ça commence souvent par des rapports, des questions lors d'auditions. Vient ensuite le dépôt d'un texte, son examen en commission, avec de nombreux amendements. Puis la séance et parfois un examen par le conseil constitutionnel. C'est un processus qu'il n'est pas possible d'appréhender complètement par un flash à un moment donné. L'article de presse n'est pas l'outil le plus adapté pour traiter du suivi d'un processus, sauf peut être pour donner un éclairage final, une sorte de synthèse. Mais il laisse nécessairement des choses de coté, car cela ne rentre pas "dans l'angle". Pour le suivi des amendements, surtout avant leur examen (c'est à ce moment que l'information a de la valeur) c'est davantage un système d'alerte qui est pertinent, avec les liens vers les amendements importants. Or, ce travail n'est pas fait. Il n'y a guère que sur Twitter qu'on peut trouver ces infos. Mais l'outil n'est pas optimal et même avec un storify, ça reste peu maniable.

Toujours sur l'activité parlementaire, il existe des outils formidables, construits par un groupe de geeks, Regards citoyens, qui récupère toutes les données disponibles, et les met à disposition en open data. Voilà une tâche qui aurait pu être mise en oeuvre par un site de presse. Ces bases de données sont une mine d'information, et quand elles n'existent pas (pour des raisons parfois inavouables) il est du devoir de la presse de les constituer, en allant chercher la data, comme le journaliste d'investigation va chercher l'info. Pour l'instant, ce que l'on baptise un peu pompeusement "data journalisme", c'est exploiter des bases de données déjà constituées, pour en faire de belles infographies et les exploiter pour illustrer un récit. On retombe ainsi sur le schéma de base.

Le journalisme recouvre plusieurs métiers. Celui de l'écriture et de la construction d'un récit, d'une argumentation, pour en faire un produit qui puisse être "consommable" par un lecteur. C'est aussi celui de la veille, qui a pour rôle de faire le tri dans l'abondance d'information, et d'organiser le fruit de cette veille sous une forme la plus personnalisée, en fonction des demandes du lectorat, sous tous les formats. C'est enfin être un informaticien, capable d'aller chercher des données, de les organiser et de les mettre à disposition de manière brute, pour permettre une réutilisation en toute confiance. Oui, un site de presse peut et doit faire le même boulot qu'étalab.

Le monde de la presse écrite est encore trop peu sorti de la première fonction, qui était son métier de base. Pourtant, la sortie de crise est là, dans les métiers de la veille et la gestion de bases de données, car ils peuvent générer des revenus. Le but de la presse est de rendre un service à ses lecteurs, qui ne consiste pas seulement à les divertir ou leur raconter de belles histoires pour leur faire cliquer sur de la pub. Ça eut payé, mais ça ne paye plus...