Un article publié sur le site du Monde, m'a sidéré. Le journaliste, Michel Guerrin, au Monde depuis 1983, spécialiste des questions culturelles, ancien directeur adjoint de la rédaction, se prend pour un porte-parole du monde de la "création" et fait la leçon à Fleur Pellerin, sur la manière dont elle doit se comporter et gérer son ministère. Rien que ça...

En résumé, le journaliste reproche à Fleur Pellerin d'être davantage une ministre des industries culturelles que de la Culture, de se préoccuper davantage d'économie que de création. La ministre s'intéresserait trop au numérique, même si Michel Guerrin reconnait que les milieux culturels ont un peu de souci à se faire de coté là, et que, quand même, c'est bien que la ministre s'y connaisse un peu. A part ça, les attaques fusent, plus ou moins délicates, qu'on peut résumer à "elle n'est pas de notre milieu et elle ne cherche même pas à faire illusion". En clair, les "artistes" (enfin, le petit milieu parisien) lui reprochent de ne pas être venue baiser la babouche et de ne pas envoyer les signaux de connivence attendus. En lisant ce papier, j'ai la nette impression que le journaliste se considère comme faisant partie de ce milieu, dont il se fait le porte-voix. Chacun en pensera ce qu'il veut, pour ma part, j'estime que la presse dans son ensemble perd beaucoup de sa crédibilité avec de tels journalistes...

Mais c'est sur le fond que j'aimerais développer un peu, car la question posée n'est pas dénuée d'intérêt : qu'est-ce qu'un bon ministre de la culture ? Pour certains, le ministre de la Culture doit être en osmose avec le milieu de la création, les artistes et doit chercher à promouvoir "l'émotion esthétique". Bien entendu, ce ministre se doit de mépriser l'argent et l'économie, autant de choses viles et vulgaires. La création est au dessus de tout ça (sauf quand il faut décrocher des subventions publiques). C'est Jack Lang qui a incarné le mieux cette figure du ministère mécène et ami des arts, tous ses successeurs l'imitant plus ou moins bien.

Or, voilà qu'apparemment, Fleur Pellerin semble vouloir sortir de ce chemin balisé, pour une conception un peu différente. La Culture serait d'abord et avant tout un secteur économique, qui doit créer de l'emploi et des exportations. Le reste ne regarderait que de très loin le gouvernement, qui n'a, de toute manière, plus les moyens d'entretenir une foule de danseuses. D'ailleurs, Michel Guerrin le dit très bien, les coupes budgétaires, les partenariats public-privé et l'abandon des grands travaux traumatisent le milieu culturel dont il se fait le porte-parole. C'est apparemment un drame pour ses gens que de devoir s'occuper de l'intendance et rendre des comptes, voire pire, de devoir gagner un peu d'argent.

Même si je n'ai pas toujours été tendre avec Fleur Pellerin, là, je dois dire que j'appuie le cap qu'elle trace. Il faut en finir avec un ministère de la Culture sans aucune ligne politique, réduit à être un guichet à subventions publiques, destinés à des gens qui n'ont aucun sens de la bonne utilisation des deniers publics, et qui, bien souvent, se moquent éperdument du "grand public". Si certains veulent faire de l'art d'avant-garde, celui que seule une "élite éclairée" peut comprendre et apprécier, qu'ils le fassent avec leur argent. Mais pas sur fonds publics. Le ministère de la culture doit être celui de la diffusion de la connaissance, de la culture pour tous, à commencer par ceux qui en ont besoin. La Culture, ce n'est pas seulement les grands musées parisiens et les happenings branchouille façon festival d'Avignon. C'est aussi et surtout les bibliothèques, les ateliers scolaires dans les musées ou les services d'archives, l'éducation artistique. Bref, ce qui s'adresse au grand public pour vulgariser, au sens noble du terme.

Que Fleur Pellerin n'aille pas faire allégeance aux gourous du petit four parisien m'apparait être du courage (à moins que ce ne soit de l'inconscience). Il y a des chantiers autrement plus importants pour la culture en France, comme par exemple lui apprendre à devenir économiquement autonome et quelque part, adulte. Pour cela, il faut lui apprendre à faire avec l'environnement numérique, mais aussi, quand il y en a besoin, la protéger des prédateurs. Oui, une rupture dans la politique culturelle de l'Etat est devenue nécessaire, et j'espère que Fleur Pellerin saura persévérer dans ce chemin, et ne se fasse pas capturer ou abattre en vols par les suceurs de subventions de Saint-Germain-des-Prés.