Libé s'est trouvé une nouvelle équipe dirigeante, avec un tandem assez inattendu, Laurent Joffrin, qui incarne à mes yeux le pire de ce qui se fait dans le journalisme français, et Johan Hufnagel, qui incarne le meilleur. D'un coté le journaliste de connivence, pontifiant et déconnecté, avec un bilan qui n'a rien de fabuleux là où il est passé. De l'autre, un (relativement) jeune, qui a montré, à la tête de 20 minutes puis de Slate, qu'il a compris ce qu'est le journalisme à l'heure du numérique. On aurait pu penser que l'accueil aurait été mitigé pour le premier, qui n'apparait pas vraiment capable de tirer Libé de l'ornière, et enthousiaste pour le second.

J'ai été très désagréablement surpris et même un peu atterré de la teneur de certains propos, qui mettent clairement en doute l'aptitude de Johan Hufnagel à occuper sa place. Il y a cet article dans Marianne, ces tweets de Xavier Ternisien. On y sent la peur, celle des dinosaures qui ne veulent pas évoluer, pire, qui n'en sont pas capables, le savent et font tout pour survivre, y compris en brisant les mutations nécessaires. Je ne suis pas seul à avoir eu envie de donner de cogner.

Une petite mise au point s'impose...

Le journalisme qui consiste à écrire des histoires, par le biais exclusif d'articles rédigés de manière littéraire, c'est voué à devenir marginal. Les supports, avec le numérique, deviennent multiples. C'est maintenant par des articles sur un site, mais aussi par alertes, par mail, par newsletters, par supports audio ou vidéo (et j'en rate certainement) que l'information se diffuse à l'heure du numérique. Deuxièmement, le journalisme, c'est informer un lecteur. Cela passe bien sur par des récits, mais pas que. Parfois, un tweet avec un lien peut être aussi informatif que 2000 signes. La valeur ne se mesure pas en longueur de papier, mais en pertinence de l'adéquation entre un lecteur et l'information qui lui est apportée.

Je prend un exemple me concernant. Sur la vie parlementaire, on peut faire des articles, des infographies, qui racontent une séance, un épisode. Il y a un public pour cela. On peut aussi faire un tweet, avec un lien vers un amendement déposé en dernière minute par le gouvernement, comme par exemple celui-ci, qui vient de tomber sur le projet de loi de financement de la sécurité sociale. En faisant ce lien, je ne raconte rien, je donne une information brute, mais il y a des gens, ceux qui sont concernés par l'amendement, pour qui cela a de la valeur. Je peux aussi enrober cet amendement dans une brève, qui explique globalement les tenants et les aboutissants, permettant à un public plus large d'apprécier ce qu'est en train de faire le gouvernement. En faisant cela, je ne raconte aucune histoire, pourtant, c'est du journalisme.

Beaucoup de ces informations sont délaissées par les "journalistes à l'ancienne" car elles ne sont pas "storytellisables". On se retrouve donc avec des journaux, qu'ils soient papier ou pure players, qui passent à coté d'un pan entier de leur métier, car ils ne sont pas capable de concevoir que l'outil numérique permet une personnalisation très poussée. Le modèle consistant à produire des contenus qui puissent toucher un public le plus large possible, mais sans vraiment satisfaire complètement personne, c'est fini. Maintenant, un journal, c'est une masse de contenus avec des métadonnées qui permettent à chaque lecteur d'y trouver son bonheur. C'est du sur-mesure et le journaliste est autant là pour produire les contenus que pour les référencer correctement et aider les lecteurs, dont les profils sont connus (parce que le numérique permet ça), à créer leur agrégat personnalisé.

C'est là qu'on retombe sur le format. L'article "littéraire", c'est bien, mais ça ne suffit plus si derrière, on ne sait pas le distribuer efficacement. C'est sur ce point que les journalistes web ont une longueur d'avance, même s'ils n'ont pas toujours les outils adéquats (les réseaux sociaux, c'est encore très artisanal). Ils se préoccupent d'attirer l'attention sur leur production, de la faire arriver vers un public que cela pourra intéresser. Un souci que n'ont pas intégré les journalistes papier, qui une fois la copie rendue, se désintéressent de cet aspect. Or, il fait partie du job.

Aujourd'hui, la question n'est plus "papier contre numérique" mais de connaitre son lecteur et de lui apporter ce qu'il attend en utilisant une palette large d'outils. Je n'ai pas l'impression que beaucoup de journaux "traditionnels" ont été capables d'opérer cette mutation radicale. Cela laisse une chance à Libé, d'être le premier sur le créneau. J'ai malheureusement un peu peur qu'ils ne laissent passer leur chance, par sclérose intellectuelle de la rédaction, incapable de concevoir différemment son métier...