J'ai bien ri en découvrant la proposition de résolution d'Henri Guaino, visant à suspendre les poursuites engagées contre lui-même pour outrage à magistrat. J'ai pensé "les cons, ça ose tout, et c'est à ça qu'on les reconnaît". J'ai toutefois reconnu qu'elle était remarquablement bien écrite et documentée. Henri Guaino ne bosse pas beaucoup, mais quand il s'y met, il fait les choses bien.

J'étais assez inquiet du spectacle que risquait de donner un tel débat en séance publique. En cette période de crise économique, mais aussi morale, qu'un élu veuille exciper de ses privilèges pour échapper (ou donner l'impression d'échapper) à la justice, c'est un coup à nourrir l'antiparlementarisme. Tous les ingrédients étaient au rendez-vous pour que l'image de la classe politique, déjà pas brillante, en prenne un coup. Mais bon, les élus sont grands, majeurs et vaccinés, ils assument. Je ne suis pas leur nounou. M'enfin bon, ça me faisait quand même un peu peur. Et puis le débat eu lieu, et je dois reconnaître qu'il fut de qualité et de haute tenue. Ça avait de la gueule, et ça n'a pas dérapé, contrairement à mes craintes. On a vu s'affronter deux conceptions du rôle du député, avec en toile de fond, deux manières de faire de la politique.

D'un côté, Henri Guaino (UMP) et Alain Tourret (RRDP), que l'on pourrait qualifier de "parlementaires à l'ancienne", qui auraient sans doute été beaucoup plus à leur aise sous la IIIème République. Ils font complètement de la politique, en assumant totalement la rudesse, voire la violence des polémiques politiciennes. Alain Tourret évoque, dans son propos, la manière dont on réglait autrefois les querelles, le duel. Je n'ai aucune difficulté à imaginer Henri Guaino se battant en duel. C'est complètement le bonhomme ! S'en prendre violemment à la décision d'un magistrat, pour des motifs clairement politiques et partisans, cela fait partie du job du député. L'immunité parlementaire doit donc jouer pour les protéger de poursuites judiciaires. Si l'institution judiciaire fait corps avec l'un de ses membres attaqué en lançant des poursuites, pourquoi le Parlement ne ferait-il pas, lui non plus ? Entendu comme cela, la proposition de résolution d'Henri Guaino est parfaitement cohérente et compréhensible.

De l'autre côté, on avait Mathias Fekl, le président de la Commission des immunités, et Jean-Jacques Urvoas, le président de la Commission des lois. Pour eux, le député, c'est d'abord un législateur, quelqu'un qui est là pour délibérer, dans l'intérêt général, afin d'écrire la loi, contrôler l'action du gouvernement et évaluer les politiques publiques. C'est une conception beaucoup plus "moderne" de la politique, plus apaisée aussi. Les débordements de langage et les polémiques outrancières sont une manière dépassée de faire de la politique, car elles ne collent plus avec l'esprit du temps. Il faut que les représentants soient en phase avec les représentés dans la manière dont ils exercent leur mandat. Ils estiment que les citoyens attendent autre chose de leurs députés que de faire de la politique politicienne sur les plateaux de télévision. Ils pensent aussi que les écarts de langage et les outrances ne sont plus acceptables pour une majorité d'électeurs, qui ne comprendraient donc pas que l'Assemblée nationale les couvre. Ils ont pour eux le droit, qui a pris acte, par la réforme de 1995, de la modification profonde de la perception qu'ont les Français de la légitimité des immunités parlementaires. Elles peuvent encore être acceptables, mais il faut vraiment que les poursuites soient à l'évidence malveillantes ou "politiques" pour que l'usage de l'immunité parlementaire soit acceptable.

Le vote a été finalement assez serré. La droite a naturellement fait bloc autour d'un de ses membres, mais il s'est aussi trouvé des voix de gauche pour approuver la demande d'Henri Guaino. Cela montre que la vision "traditionnelle" du mandat parlementaire est encore vivace. C'est intéressant à observer, car les occasions sont rares de voir les parlementaires débattre publiquement (et avec tenue) de la nature de leur mandat et des conditions de son exercice.

Personnellement, j'aurais été bien ennuyé d'avoir à voter. Je sais que la conception "Guaino-Tourret" appartient au passé et ne colle plus aux réalités du terrain. Mais, en même temps, ça a sacrément de la gueule et, quelque part, c'est aussi ça qu'on attend des élus, qu'ils fassent de la politique au sens noble du terme, qu'ils s'insurgent et ne se comportent pas en technocrates parlementaires, pâles et aseptisés.