Un évènement résume, à lui seul, le plantage du remaniement : la pseudo-nomination de Fleur Pellerin à l'hypothétique secrétariat d'Etat aux affaires européennes, au commerce extérieur et au tourisme. On y trouve toutes les tares de la pratique "hollandaise" du pouvoir : les guerres intestines entre ministres, une communication pas maitrisée et l'incapacité du sommet à trancher rapidement. La crédibilité du nouveau premier ministre est remise en cause le lendemain de sa nomination, on peut dire que l'état de grâce est court.

Hollande et Valls n'ont pas nommé tout de suite les secrétaires d'Etat, ce qui à la fois une bonne et une mauvaise idée. Tactiquement, c'est très bien joué de dire aux députés que les secrétaires d'Etat seront connus après le discours de politique générale et le vote de confiance qui ne manquera pas de suivre. Je ne vois pas meilleur moyen de rendre une majorité docile que d'agiter la perspective d'un maroquin. Cela va aussi permettre d'ajuster un peu les équilibres, certaines tendances ne vont pas manquer de réclamer davantage de postes, et l'ajustement "courants du parti socialiste" se fera sur les sous-fifres, pas sur l'équipe principale. Mais cela va continuer à alimenter la machine à rumeurs et les prédictions farfelues, ce qui brouille la communication. Les journalistes se concentrent sur ce qu'ils adorent, le storytelling et les prédictions sur les nomminations. Fleur Pellerin, à son corps défendant, a ouvert le bal, avec l'attribution, non confirmée officiellement, d'un poste qui n'est pas celui où on l'attendait, à savoir le numérique.

La spectaculaire querelle entre Fabius et Montebourg pour la tutelle sur le commerce extérieur est venue se greffer là dessus. Deux grands fauves qui se disputent une carcasse de gazelle, c'est un classique de la politique. Je ne suis pas très surpris de cette dispute, car on voyait depuis longtemps le quai d'Orsay tourner autour de cette compétence, pas tant pour faire le le boulot que pour prendre le contrôle du réseau d'Ubifrance. Que ce soit Montebourg qui soit attaqué n'est pas non plus étonnant, car contrairement aux apparences, il est affaibli par ce remaniement. Il reste au même poste, où il est quand même un peu carbonisé, avec des extensions de compétences cosmétiques. Un signe qui ne trompe pas, c'est Sapin qui s'est emparé, cet après-midi, du grand bureau au 6ème étage, reléguant Montebourg au 5ème étage. Les décisions "protocolaires" en disent souvent long sur la réalité des équilibres politiques et des influences. Mais une affaire comme celle-là, ça se gère et normalement, ça ne s'étale pas ainsi sur la place publique, avec une guerre de communiqué d'agences de presse.

Cerise sur le gâteau, on retrouve l'incapacité à trancher. Le déroulement de la journée est édifiant. C'est au milieu de l'après-midi qu'on apprend, alors même que les secrétaires d'Etat ne seront nommés que la semaine prochaine, que Fleur Pellerin prendrait le maroquin du commerce extérieur, des affaires européennes et du tourisme. Aucune source sérieuse n'est nommément citée, personne ne confirme officiellement quoi que ce soit. La composition du portefeuille est ridicule et devrait alerter. Quoi de commun entre commerce extérieur, les affaires européennes et le tourisme ? Absolument rien. On nous annonce qu'elle sera sous l'autorité de Laurent Fabius. En quoi est-il compétent sur les questions de tourisme ? Ça sent l'intox à des kilomètres, probablement un coup fourré destiné à affaiblir Montebourg et à le "mater" dès le début en lui cassant politiquement les reins. Le fait que le nom de Fleur Pellerin, son ancienne ministre délégué avec laquelle il s'entendait mal, soit évoqué suffit à signer le forfait.

A l'heure où j'écris ce billet, aucune clarification officielle, dans un sens ou un autre, n'est intervenue de l'Elysée ou de Matignon. Pourtant, Manuel Valls avait une fenêtre de tir parfaite, puisqu'il est passé au JT de TF1. Or, il n'a rien dit, ratant ainsi une magnifique occasion d'établir son autorité en annonçant lui-même le résultat de l'arbitrage, quitte à dire qu'il a été pris en concertation avec le président de la République. Mais non, rien, la querelle non seulement n'est pas tranchée (donc s'envenime), mais en plus, c'est Hollande sape de fait l'autorité de son premier ministre, en montrant ainsi qu'il reste le vrai chef et où est la limite de ce que le Premier ministre peut décider seul.