Le journal Le Monde a publié une excellente recension d'un livre avec lequel je suis pleinement en phase, "Les origines des mythologies du Monde" de Michael Witzel. L'auteur postule qu'il existe un socle fondateur des mythes du monde occidental. A l'origine, un groupe de quelques milliers de personnes, au maximum, qui quitte l'Afrique il y a quelques 40 000 ans, pour parcourir l'Europe, puis l'Inde, l'Asie, et passant par le détroit de Bering, l'Amérique.

Quand on étudie les mythes de ces populations, que l'on retrouve notamment dans leurs livres religieux, on trouve de nombreux points communs. Trop pour que ce soit le fruit du hasard. Partout, un mythe du déluge, qui décime l'humanité, partout, un Dieu qui écrase le dragon (ou le serpent), partout, des héros d'ascendance divine, qui guide l'humanité. Partout, un passage à l'état de culture sur le même mode : un esprit "dissident" qui apporte, en fraude, aux hommes, le savoir. Cette théorie est le fruit d'un travail qui semble, à la lecture de l'article, être scientifiquement très solide.

Cela permet de prendre un recul salutaire sur les livres "sacrés". La Bible, qui fait partie de l'ensemble, n'est pas forcément qu'un tissu d'âneries contradictoires, comme certains aiment le penser. C'est l'expression de représentations de l'homme, de la société et du monde qui font sens, et s'inscrivent dans un passé très lointain. Les différences peuvent être marquées par rapport à d'autres mythes issus du même socle, comme par exemple les mythes grecs (eux aussi fondateurs de notre civilisation occidentale). Ces récits ne sont donc pas à prendre au pied de la lettre, mais à interpréter comme des représentations. Ils n'ont rien de sacré, au sens de prescriptions tatillonnes qu'il faut appliquer scrupuleusement. Ils n'en font pas moins sens, et imprègnent en profondeur notre culture. Rien à voir avec la pensée de quelques philosophes du XIXe siècle, qui sans être dénués de tout intérêt, ne sont pas en capacité de remplacer ces textes fondateurs.

Lire ses textes, les analyser, apporte une compréhension du monde, mais aussi des ressorts de notre société. Il ne faut pas croire qu'ils ont été écrits par des imbéciles. Bien au contraire, s'ils ont traversé les âges, c'est qu'ils trouvaient un écho chez des populations qui ont choisi de les conserver et de les transmettre. Certes avec des déformations, ce qui montre que ces mythes sont toujours vivants, et évoluent avec l'histoire et les choix politiques. Un exemple frappant est cité dans l'article. Alors que chez les grecs, l'apport de Prométhée est jugé positif, dans la Bible, tout le livre de la Genèse ne fait que maudire le serpent, celui qui a apporté la connaissance. L'entrée dans la culture, car c'est de cela qu'il s'agit à chaque fois, est vu de manière différente. Or, ces deux courants, le grec et le biblique, sont les deux piliers de notre culture occidentale.

Relire les mythes, en les prenant pour ce qu'ils sont, est un exercice salutaire. Trop souvent, ces livres sacrés sont critiqués pour ce qu'ils ne sont pas, et inexploités pour ce qu'ils pourraient apporter. La faute, bien souvent, aux préjugés et à la bêtise humaine, aussi crasse du coté de ceux qui les sacralisent à l'excès, que de ceux qui les piétinent, justement parce que les autres les sacralisent et en font un usage social jugé "inadéquat". Sortons la Bible du carcan dans lequel ce livre a été enfermé, et redécouvrons-le. Un livre comme celui de Witzel peut être le facteur déclencheur d'une nouvelle vision, permettant de dépasser bien des antagonismes et de réaliser un véritable "saut qualitatif culturel".

Nous ne pouvons pas rester dans le vide idéologique où nous baignons aujourd'hui, et qui n'est porteur que de désespérance. La porte de sortie de l'âge des idéologies, morte en 1989, est peut-être là...