Nous sommes le 6 février 2014. 80 ans après le 6 février 1934. Aucune commémoration officiel, aucun grand colloque, rien ! Voilà un épisode de l'histoire politique qui, encore aujourd'hui, reste complètement oublié, occulté, abandonné à l'extrême droite. Pourtant, ce 6 février 1934 est peut être l'un des évènements majeurs de la décennie 1930. Sur le moment, il a un retentissement énorme, et provoque la chute du gouvernement. Il est le point d'aboutissement d'une montée en puissance des ligues d'extrême droite. Il est aussi le point de départ d'une réaction de la gauche qui amène au Front populaire. Ce n'est pas rien...

Il y a des épisodes de l'histoire bien plus insignifiants qui sont inscrits dans les programmes officiels. C'est là qu'on se rend compte que l'histoire, ça reste encore longtemps, une affaire politique, et que finalement, les "célébrations officielles" n'ont absolument rien de neutre.

Je peux comprendre que l'on soit encore dans le "sensible". Nous sommes quelques jours après une grosse manif de la droite réac, que certains ont (bien abusivement) comparé à ce 6 février 1934. Les plaies sont encore mal cicatrisées sur la question de l'extrême droite, et certains auraient pu craindre qu'inscrire ce 6 février 1934 dans notre calendrier officiel reviendrait à légitimer l'extrême droite, en faisant d'un de leurs évènements fondateurs, une "célébration nationale". C'est faire preuve de frilosité, car même si on est en désaccord avec le fond des idées défendues par les manifestants de l'époque, on peut admettre que ce fut un évènement marquant. Organiser officiellement sa mémoire, c'est empêcher l'extrême droite de continuer à se l'approprier.

Les années 1930 sont le trou noir de notre histoire politique. Cela n'est pas encore de l'histoire, car cette période sert de repoussoir à la gauche, quand elle veut stigmatiser le droite dure sans tomber explicitement dans le point godwin. Il suffit de dire que "telle chose rappelle l'ambiance des années 30". Or, l'histoire ne se répète pas, et les années 2010 ne sont pas les années 1930. Le meilleur moyen d'élever le débat politique actuel, c'est d'accepter de regarder sereinement notre histoire, et de purger les périodes délicates. Le travail a été en partie fait pour les années les plus sombres, celles de l'occupation (même si ce n'est pas fini). Reste à faire le même travail pour la période qui précède.

Les "célébrations officielles" sont un outil idéal pour cela, car le prétexte de l'anniversaire est tout trouvé pour aborder certains thèmes qu'il serait périlleux de mettre sur la table. Il faut parler de ces périodes, en débattre, y compris dans les médias grand public. Il faut aussi assumer que cela fait partie de notre histoire, pour justement mieux la dépasser. Visiblement, en 2014, nous ne sommes pas encore mûrs pour arriver à digérer un passé vieux de 80 ans, en acceptant d'en parler sans passion, de le regarder tel qu'il est, même s'il ne nous offre pas une image très plaisante.