L'épisode du mariage pour tous marquera sans doute, même si on ne s'en rend pas compte, le moment où l'échiquier politique s'est retrouvé au grand jour, et où la gauche est devenue conservatrice, et la droite révolutionnaire et du côté du changement. Pendant très longtemps, depuis toujours même, la gauche s'est vue comme minoritaire, face à des valeurs "bourgeoises" qui n'étaient pas les siennes et qu'elle aspirait à renverser. Pendant très longtemps, elle n'avait aucun espoir d'y arriver, et la droite, de son côté, se sentait bien à l'abri. Les rôles étaient bien distribués, la droite au pouvoir, la gauche dans l'opposition et la contestation. Chacun s'est construit intellectuellement sur cette base.

Et puis est venu le moment où, sur le plan des valeurs, c'est la gauche qui l'a emporté. Il faut bien reconnaître que, depuis les années 50, notre société a vécu une révolution anthropologique profonde. J'en veux pour preuve le statut des femmes. Que d'évolutions et de changements depuis 1944, où elles acquièrent le droit de vote, puis les années 60 où elles peuvent travailler et avoir un compte en banque sans l'autorisation de leur mari, puis les années 70 où elles peuvent disposer de leur corps, avec la libéralisation du divorce et surtout le droit à l'avortement. Dans les années 80, c'est l'égalité complète en droit (même si dans les faits, c'est pas toujours ça). On en arrive aujourd'hui à un basculement où la prochaine étape, c'est l'abolition pure et simple des "genres" et des distinctions sociales et culturelles basées sur la différence masculin-féminin.

La gauche, qui portait toutes ces valeurs, s'est retrouvée dans la position dominante, majoritaire, ce qui ne lui était jamais arrivé. Elle n'a pas vraiment réussi, jusqu'à présent, à s'y faire, continuant à valoriser la "rupture", le "changement" et à se penser comme un valeureux chevalier blanc en lutte contre une domination "bourgeoise et réactionnaire" qui a cessé, depuis mai 68, d'être symboliquement dominante. Se penser en minoritaire en étant majoritaire, se croire porteur du changement alors qu'on est le tenant de la "normalité", voilà le drame de la gauche depuis 30 ans, et l'une des raisons de son malaise profond...

La droite a eu du mal à faire son deuil, beaucoup de mal même. On en voit la trace, par exemple, dans cette obsession à continuer à se croire comme seule légitime à occuper le pouvoir, comme si ses idées étaient encore majoritaires. Certes, une bonne partie de ce qui est aujourd'hui "la droite", s'est rallié, du moins en apparence, à des idées "de gauche". Personne ou presque, à droite, ne se dit contre l'égalité homme-femme. Mais il n'empêche qu'une frange non négligeable de la droite reste sensible aux bases de la pensée conservatrice d'autrefois, celle qui pouvait s'incarner dans l'image paternaliste du "bon père de famille" que nos députés viennent de sortir du Code civil. Cela se traduit par une résistance sur certains sujets, comme une volonté de préserver des structures anciennes, comme le mariage (en tant qu'institution), comme le pouvoir du père de famille (quitte à accepter que ce soit le pouvoir du parent) maître chez lui, comme le refus frontal du droit à l'avortement.

Dans la course à la mutation, c'est cette droite "conservatrice à la mode d'autrefois" qui a pris l'avantage, car elle a réussi à opérer sa mutation, et à faire son deuil. Elle accepte consciemment le fait de ne plus être dominante. C'est assez frappant, quand on prête attention, dans le discours des milieux catholiques, et cela depuis plusieurs années. Ils se vivent désormais comme une minorité, porteuse d'une "contre-culture" face à la culture dominante. Ils ont donc naturellement adopté la panoplie et les armes liés à ce rôle.

Face à cela, la gauche s'est retrouvée bien ennuyée, car dans son esprit, elle est toujours une "contre-culture" et ne se vit absolument pas comme la culture dominante. Se retrouver acculée à être dans le rôle du "conservateur" face à un groupe qui se pose en minorité contestataire de l'ordre établi est profondément déstabilisant pour la gauche française. Elle est habituée à attaquer, à avancer vers ce qu'elle pense être "le progrès", mais ne sait pas "défendre". Elle n'a pas les outils et n'y est surtout pas prête intellectuellement, alors même que leurs adversaires ont, de leur côté, opéré la mutation. On le voit bien avec le mouvement contre le mariage pour tous. Le pouvoir socialiste est profondément déstabilisé de se retrouver face à des mouvements sociaux, parce que normalement, c'est eux les manifestants qui font plier un gouvernement, pas l'inverse.

Ce mouvement a dévoilé l'impasse politique et intellectuelle de la gauche, qui n'a finalement jamais réussi à élaborer un programme de gouvernement et à assumer d'être majoritaire. Elle a par exemple été incapable de reconstruire une doctrine économique après avoir passé le keynésianisme par-dessus bord, en 1983. Aujourd'hui, c'est son dernier viatique, le sociétal, qui attaqué par un côté d'où elle n'imaginait pas pouvoir être sérieusement contestée. En 2014, la gauche est en crise profonde et doit se reconstruire de fond en comble.