L'Assemblée nationale vient d'adopter, mollement, une proposition de loi visant supprimer la prostitution, avec comme mesure emblématique la pénalisation du client. Ce texte a soulevé beaucoup de passions, mais aussi de gêne et de réticences. Les explications de vote sont un parfait résumé des tensions autour de ce texte, ainsi que de la difficulté à appréhender le sujet. Il a permis aussi de voir les différents groupes politiques sous leur vrai jour, avec pour certains leur vide intellectuel, leurs ambiguïtés, leurs compromissions, ou à l'inverse, leur capacité à prendre de la hauteur et à faire de la politique au sens noble du terme : dégager les enjeux et faire des choix clairs. Je dois avouer que ce sont les communistes et les Verts qui s'en tirent avec les honneurs.

Pour Marie-George Buffet, la prostitution est l'une des expressions les plus violentes de la société patriarcale, de la domination des mâles sur les femelles. On entre directement dans le combat de certains en faveur d'une révolution anthropologique en faveur d'une égalité véritable entre hommes et femmes. Elle affirme d'ailleurs sa volonté émancipatrice, en soulignant qu'elle n'adhère pas forcément à une vision "régimentaire" de la société, récusant toute raison "morale". Il y a derrière son propos une colonne vertébrale intellectuelle. Même si on n'y adhère pas, ou pas complètement, il faut reconnaître aux communistes le mérite d'avoir compris la hauteur de l'enjeu du débat.

C'est loin d'être le cas de l'oratrice du groupe socialiste, qui a été absolument pitoyable. Dire que "la traite des êtres humains, c'est mal" n'apporte pas grand chose au débat puisque tout le monde est d'accord. Pour elle, ce texte est juste un moyen d'assurer un traitement social pour aider les prostituées à sortir du système. Là encore, c'est bien, on est tous d'accord, mais quel besoin de faire une loi pour ça ? Quelques décrets et des lignes budgétaires conséquentes suffisent. Le vide intellectuel est parfaitement exprimé : "Ce texte responsabilise toute la société en affirmant des valeurs humanistes et de progrès : non, la prostitution n’est pas un métier comme un autre ; non, la domination d’un sexe par l’autre n’est pas une fatalité, pas plus que la domination des plus pauvres par les plus riches". Le Parti socialiste dans le texte...

Le groupe UMP n'est pas beaucoup mieux, et lui aussi, a été égal à lui-même. Après avoir affirmé qu'il partage les objectifs du texte, l'oratrice du groupe embraye tout de suite sur les malfaçons du texte. Elle joue sur du velours, tellement ce texte est effectivement mal fichu, avec un travail bâclé. La commission a par exemple oublié d'auditionner le chef de la brigade de lutte contre le proxénétisme. Juridiquement, c'est à pleurer. En faisant de la sollicitation de prostituée un délit, quand il y a récidive, le législateur se retrouve dans le champ du principe de la légalité des délits et des peines. Il impose que l'infraction soit clairement définie et qu'on sache très précisément si on est en infraction ou pas. C'est quoi, précisément "avoir recours à la prostitution". Où cela commence, quels actes faut-il avoir commis pour entrer dans le champ du délit ? Je ne parle même pas de la question du blocage des sites internet, qui a finalement été retirée du texte, ou encore de tous les dispositifs qui risquent d'amener des femmes sans-papiers à se prostituer, car c'est encore le moyen le plus rapide d'avoir des papiers et des allocations sociales. Là où c'est le plus amusant, c'est que l'oratrice UMP, Marie-Louise Fort, est à l'origine de la loi sur l'inceste, qui a été censurée par le Conseil constitutionnel. L'entendre réclamer "un travail législatif plus approfondi" est absolument délicieux. Une spécialiste de la question. Là encore, l'UMP dans le texte...

On a retrouvé un peu de hauteur avec les Verts, dans leur dénonciation d'un retour de l'ordre moral par le biais de cette proposition de loi. Si la prostitution doit être abolie parce que c'est une marchandisation du corps, pourquoi ne pas aller au bout de la logique en interdisant la pornographie et en pénalisant ceux qui y ont recours ? C'est là qu'apparaît au grand jour l'alliance contre-nature entre des féministes de gauche, et des représentants de la droite réac. Je ne sais pas si les féministes de gauche savent vraiment où elles veulent aller (j'ai des doutes), par contre, les quelques élus de droite (Guy Geoffroy, Charles de Courson) qui se sont investis en faveur de ce texte le savent et ce n'est certainement pas une direction que les socialistes assumeraient.

Enfin, le radical Alain Tourret est allé dans une autre direction, celle développée par Elisabeth Badinter. L'Etat n'a pas a légiférer sur la sexualité des individus. C'est hors de son champ de compétence. Il insiste aussi sur le fait que les prohibitions, ça ne marche pas, car cela renforce les réseaux mafieux. L'exemple de la Prohibition de l'alcool aux USA, dans les années 20, en est l'exemple parfait. Or, la logique de cette proposition de loi est de mettre en place une telle prohibition, voire d'aller jusqu'à une prohibition de l'activité sexuelle...

Ce fut un beau débat, et on en restera sans doute là. Le texte doit maintenant passer au Sénat qui va en faire de la charpie. Si cela ne suffit pas, le Conseil constitutionnel se chargera du boulot. Au final, il n'en restera que les dispositions les plus consensuelles, celles destinées à aider les prostituées à s'en sortir. Mais ce sera une loi largement vidée de son contenu "politique" et anthropologique, ce qui est une bonne chose. On a vu, au long des débats, et au nombre d'abstentions lors du vote, qu'il y a un problème et que les votes pour relèvent parfois plus de la discipline de vote que de la véritable adhésion à un texte porté par - il faut bien le dire - des extrémistes qui ne représentent qu'une petite minorité.