Dominique Bertinotti, ministre de la Famille, vient de révéler qu'elle souffre d'un cancer du sein, et qu'elle était en traitement pendant toute la période de l'examen de la loi sur le mariage pour tous. Immédiatement, on ressent une compassion et une admiration. Personne n'a rien vu, rien détecté, elle a continué à remplir sa mission, sans que visiblement, la conduite de son ministère en souffre. Comme beaucoup de malades du cancer, elle a fait face, malgré l'angoisse provoquée par la maladie. Un témoignage parmi tant d'autres, qui frappe davantage parce que la personne occupe une position importante.

Puis vient le malaise devant cette révélation aussi bien "calibrée" tant sur le fond que sur la forme. Un post de blog particulièrement rude pour Dominique Bertinotti m'a interpellé. Une autre malade lui reproche d'instrumentaliser sa maladie et d'en faire du storytelling afin de servir sa carrière politique. Et c'est vrai que cette critique vise assez juste. Pourquoi révéler son cancer seulement maintenant, et surtout, le faire de cette manière retentissante, par le biais d'un portrait au contenu parfaitement maitrisé ?

Devant la maladie, quand on est une personne publique, le choix se fait immédiatement : le dire ou le taire, rester en fonction ou prendre du recul le temps de soigner la maladie. Sur le moment, Dominique Bertinotti a choisi de rester en place. C'est une décision parfaitement respectable, même si tous ne sont pas en mesure de faire le même choix. La plupart doivent arrêter, car les soins mettent dans un tel état de faiblesse qu'il n'est pas possible de travailler. Cela pose déjà la question de l'utilité de Dominique Bertinotti au sein du gouvernement. Cela pose plus globalement la question de l'utilité d'un ministre délégué au sein de la mécanique administrative et gouvernementale. Cela, le portrait dans le Monde se garde bien de l'évoquer sous cet angle. C'est bien dommage, car la vraie question, pour une personnalité politique, est de savoir si elle est toujours en mesure d'assumer ses fonctions. Comme dans la jungle, où l'animal blessé est une proie toute désignée, une personnalité politique affaiblie peut se mettre en danger en révélant sa faiblesse. C'est pour cela que les politiques ne révèlent jamais, sur le moment, leurs problèmes de santé, car immédiatement, se pose la question de leur maintien en fonctions...

Dominique Bertinotti a donc choisi de se taire et de ne révéler sa maladie qu'à un petit cercle. Là encore, choix parfaitement compréhensible à plusieurs niveaux. C'est la volonté de continuer à être maitre de sa carrière, en évitant que se pose la question d'une mise à l'écart professionnelle. Il peut y avoir le choix de garder pour soi ce qui est un évènement qui touche à l'intime, et que l'on ne veut pas exposer sur la place publique, car cela relève de la vie privée. C'est une décision légitime à condition de s'y tenir, et c'est là que le bât blesse. Garder sous le coude cette information, pour la sortir au moment "opportun", dans des conditions parfaitement maîtrisées, en dehors de tout "évènement" lié à cette maladie, cela s'appelle de la communication. Dominique Bertinotti est ministre, donc personnalité publique ayant un intérêt évident à soigner son image, sa réputation. Pour toute personnalité publique, la tentation d'exploiter un évènement privé pour sa carrière professionnelle est grande. Certains y résistent, d'autres pas...

Révéler l'existence un cancer, au moment où la période critique est derrière soi peut être un atout pour être inattaquable. La question de son maintien au gouvernement ne se pose plus, vu qu'elle est en rémission. Par contre, elle peut en tirer quelques avantages. Dans l'excellent film "l'exercice de l'Etat", le ministre des transports, qui s'oppose à une décision du président doit logiquement être viré lors d'un remaniement. Il a un accident de voiture, qui provoque une émotion. Le président ne peut pas faire autre chose que de le changer de poste, tout en le gardant au gouvernement. Le film le montre très bien, c'est parce du fait de son accident, ce ministre est invirable. cela ne serait pas compris par la population et susciterait l'indignation. Je ne peux pas m'empêcher de faire le parallèle avec Dominique Bertinotti. Si un remaniement ministériel a lieu dans les mois à venir, il va être difficile de débarquer Dominique Bertinotti...

Peut-être que je me trompe, et que ce portrait dans le Monde a été fait sans arrière-pensées, qu'il relève de la pure information du public, de la volonté de "faire évoluer la vision des français sur le cancer". Mais j'ai quand même de très gros doutes, car si effectivement ce témoignage peut servir à cela, il fait coup double en servant aussi la communication politique de Dominique Bertinotti. Traiter ce deuxième effet comme une "conséquence collatérale non recherchée" c'est un peu prendre les gens pour des imbéciles, à une période où les hommes politiques sont entourés de conseils en communication et soignent particulièrement cet aspect. Qu'une personnalité politique instrumentalise ainsi sa maladie me dérange. Que des journalistes se prêtent à ce jeu me gêne aussi beaucoup. Ce portrait très bien écrit, est finalement assez pauvre en informations. Par contre, il est très fort "émotionnellement". Certes, l'angle choisi est celui du "témoignage pour les autres malades", mais comment ignorer qu'il rend aussi la Ministre politiquement inattaquable ?

En tout cas, c'est un coup de communication politique assez remarquable...