Les socialistes viennent de désigner les premiers de listes pour les élections européennes, ceux qui ont une chance raisonnable d'être réélus (même en cas de score calamiteux, vu que la dernière fois, c'était déjà pas terrible). Le résultat est assez emblématique de ce que peut donner un parti en état de décomposition avancée. Deux cas extrêmes sont particulièrement éclairants. Harlem Désir n'a aucun mal à rester tête de liste sur l'Ile-de-France, alors que son bilan de député européen fait terriblement penser à un emploi fictif, tellement il s'y est peu investi. De l'autre coté, Françoise Castex, députée très investie dans son travail (quoi qu'on puisse penser de son action sur le fond) a été purement et simplement éjectée.

Quand on est à la proportionnelle, c'est l'étiquette qui compte et fait l'élection, pas forcément les qualités personnelles de ceux qui y figurent. Plus la circonscription est grande, moins le poids des personnalités compte, sauf à avoir une envergure nationale. Pour ces européennes, on ne peut pas franchement dire que le PS ait choisi des "pointures" pour tirer les listes. Un seul ministre, Vincent Peillon, pas forcément le plus médiatique, le Premier secrétaire du PS, connu pour son passé à SOS Racisme et pour ses gaffes dans son poste actuel, une ancienne ministre Catherine Trautmann, et c'est tout. Je dirais même que les personnalités un peu atypiques ne sont pas forcément bienvenues, sauf pour l'image et la comm'.

Une liste à la proportionnelle, c'est une question d'équilibres. Un peu de répartition géographique au sein de la circonscription (et encore, on parachute sans vergogne aux européennes) et beaucoup d'équilibres politiques internes. Chaque courant veut sa part du gâteau, et il faut y ajouter les querelles et inimitiés personnelles, les coups de billard à trois bandes. On semble oublier que cette liste est quand même constituée pour occuper des fonctions qui peuvent avoir une importance. Cela nécessite que les candidats acceptent de s'investir dans la fonction et aient les talents pour faire le job. C'est un classique des constitutions de liste à la proportionnelle : la compétence ne pèse quasiment rien, par contre, la proximité avec un leader est un atout maitre.

La discussion "proportionnelle vs scrutin uninominal" est un vieux classique. Chacun a ses partisans, certains se décidant en fonction de celui qui convient le mieux à leur propre profil. L'apparatchik sans charisme va militer pour la proportionnelle, là où le baron local (dont la notoriété ne dépasse pas les limites de son fief) est farouchement pour le scrutin uninominal. Les petits partis préfèrent la proportionnelle, car ils peuvent obtenir plus de sièges, les gros, à l'inverse, veulent maintenir leur emprise par l'uninominal.

Mais personne ne se pose la question de savoir quel mode de scrutin fournit le "meilleur" personnel politique, celui qui est le plus apte à faire fonctionner la boutique. Pour cela, il faut commencer par se demander quels profils sont nécessaires au bon fonctionnement, et de là, se poser la question du rôle, dans le système institutionnel, des élus. Si on doit élire des députés, commençons par se demander ce qu'on en attend, et c'est seulement après qu'il faut adopter le mode de scrutin le plus à même de donner les profils recherchés.

Que faut-il pour être un bon député ? Être un leader charismatique qui court les plateaux TV ? Ou au contraire, être un bon technicien dans un domaine précis ? Faut-il avoir une bonne connaissance de la France ou au contraire, une vision internationale ? Faut-il absolument un enracinement local ? Faut-il être un vieux renard d'hémicycle ou au contraire, un nouveau plein de fraicheur et d'idées neuves ? Toutes ces questions sont importantes et les réponses peuvent varier selon le rôle et le poids du parlement dans le dispositif politique. C'est clair qu'au Parlement européen, un bon technicien ayant une vision des choses qui va au delà des frontières de la France est sans doute le meilleur profil. Pas besoin d'un grand charisme ni de passer toutes les semaines à la télévision de son pays. Ça ne sert à rien à Bruxelles. Par contre, dans un Parlement national, il faut quelques grands leaders, voire, il faut qu'un maximum en fassent partie, car de cela dépend le poids politique de l'institution. Comment prétendre être le cœur du débat politique si les pointures n'en sont pas ?

Le débat est compliqué, et la clé est en fait dans la capacité des partis politiques à faire les choix. Le mode de scrutin est un moyen d'orienter, en favorisant tel ou tel atout, ou au contraire, en limitant les effets d'un handicap. Mais au final, ce sont les partis qui sélectionnent. C'est même leur cœur de métier, aujourd'hui, je dirais même leur seul job, vu qu'ils ont renoncé à toute prétention idéologique et intellectuelle. C'est à la manière dont sont constitués les listes et les investitures qu'on voit l'attachement (ou pas) d'un parti politique à l'intérêt général. Va-t-il désigner des personnes aptes à remplir le mandat ?

Les choix du PS pour les européennes sont très éclairants sur son état de sclérose avancée. Les trois quarts des sortants ont été reconduits, seuls trois ont été éjectés contre leur gré (sans tenir le moindre compte de leurs compétences et de leurs bilans) et on a rééquilibré un peu vers l'aile gauche, dans un pur souci d'équilibres internes au parti. J'y vois le contraire de ce qu'il aurait fallu faire, à savoir renouveler les cadres, en gardant de préférence ceux qui font bien le job et peuvent encore apporter quelque chose (c'est important d'éviter d'avoir des élus qui font le mandat de trop). La chance du PS, c'est que parmi les sortants reconduits, il y en a quelques uns qui tiennent le route. Mais pour le reste, on est dans le non-choix. Le PS est un parti politique qui ne fonctionne pas et ne joue pas son rôle, on le savait, on en a la confirmation avec ces investitures pour les européennes.