Canal+ a "fait l'évènement" comme on dit dans le jargon de la comm', en début de semaine, avec le lancement de la nouvelle formule de son émission phare. C'était l'émission qu'il fallait avoir vu, celle qui avait été programmée par les pubards, qui ont bien fait monter la sauce dans les autres médias, pour être LE sujet des conversations.

Pourtant, quand on regarde de plus près cela, il n'y a franchement pas de quoi s'exciter. Cette émission, c'est un divertissement programmé à l'heure où les cadres rentrent du bureau, afin leur permettre un délassement facile. On y trouve un présentateur qui coordonne une équipe de chroniqueurs plus ou moins talentueux, qui alternent avec des "invités" qui sont surtout là pour se faire voir car ils ont quelque chose à vendre. Ce concept existe depuis le lancement de Canal+. Dans mon jeune temps, cela s'appelait "Nulle part ailleurs". Seules les têtes ont changé, encore que, Antoine de Caunes sévissait dans cette émission comme chroniqueur (pas très talentueux) et si mes souvenirs sont bons, comme doublure du présentateur-coordinateur, quand celui-ci était en vacances. Cette "nouvelle formule" se résume donc à un passage de relais entre Michel Denisot et Antoine de Caunes, pour un concept qui reste identique.

Tout cela se télescope avec le livre que je suis en train de lire en ce moment, "l'espérance oubliée" de Jacques Ellul, auteur ô combien fécond et intéressant. Dans cet ouvrage (je résume grandement), Ellul constate, en 1972, que le malaise de la société occidentale vient de la disparition d'un horizon qui dépasse l'homme, et qui lui donne un but et surtout un sens à sa vie. Cela ne sert à rien d'être riche, d'avoir des outils technologiques fabuleux, si on ne sait pas quoi en faire. Se divertir, ça va un temps, mais on se lasse assez vite et apparait alors un vide. Être libre en pleine nature, c'est peut-être enivrant, mais sans carte et sans boussole, on ne va pas loin. Et si en plus, on ne sait pas où aller, il ne reste plus qu'à s'asseoir et attendre la mort. C'est de cela que crève l'Occident...

Quand on regarde une émission comme le Grand Journal, qu'on constate que c'est le modèle, le sujet en lui-même de l'attention des médias, et donc des français, on se dit que notre société est en état de décomposition intellectuelle et morale assez avancée. On ne célèbre même plus un contenu, mais un contenant, que n'arrivons plus à remplir d'autre chose que de futilités et de promotion commerciale. Le constat posé par Jacques Ellul il y a maintenant 40 ans est toujours valable, sauf que depuis, le mal est devenu encore plus profond. A son époque, même si elle était déjà agonisantes, il y avait encore des idéologies et des grands réçits, quand aujourd'hui, il n'y a plus rien. Notre classe politique et nos "intellectuels", en particulier ceux qui passent en boucle dans les médias, sont de la même eau : lisses et sans saveur, de plus en plus vide de contenu et de pensée, alors que c'est de cela que nous avons besoin.

C'est d'autant plus atterrant que je ne vois aucune issue, aucune amorce d'évolution. Notre société est complètement bloquée, figée dans ses conservatismes tant matériels qu'intellectuels. Où est le grand projet qui feraient avancer les gens dans la même direction, pour quelque chose qui aurait un sens ? Je ne le vois nulle part, et ça, c'est profondément désespérant. Tant que nous n'aurons pas trouvé la solution à ce problème, la marasme et la dépression, tant économique qu'intellectuelle, continueront à miner notre société.