Jacques Vergès, l'un des grands avocats de sa génération vient de mourir. Cet homme était complexe, c'est rien de le dire, et militait clairement à l'extrême gauche, même si on ne peut pas le réduire à cet aspect. En fait, Jacques Vergès était un politique à l'état pur, et bien que jamais élu, il a été politiquement bien plus influent que bien des hommes politiques. Pour lui, être avocat, c'était faire de la politique par d'autres moyens que les urnes. Nombre de clients qu'il a défendu étaient judiciairement indéfendables. Comment croire que Klaus Barbie ou Georges Ibrahim Abdallah pouvaient prendre moins que le maximum ? Le but de Vergès n'était pas de leur éviter cette peine inévitable, mais de faire de leur procès un show et une tribune politique afin qu'ils puissent avoir accès aux médias et défendre leur point de vue. En cela, il est allé aux limites de l'exercice, mais sans les dépasser. Il est resté dans le cadre de l'éthique des avocats, tout en se jouant du système et en l'exploitant à des fins purement idéologiques.

Vergès est quelque part génial, en exploitant les possibilités du système pour tenter de le dynamiter, car au fond, comme tout bon militant d'extrême-gauche, Vergès cherche avant tout les failles afin de mettre la société devant ses contradictions, avec le secret espoir de provoquer des crises. En cela, Jacques Vergès est un vrai troll, grandeur nature, IRL. Il ne fait pas dans la provocation petit bras, mais va déterrer les cadavres. Permettre à Barbie, coupable des pires crimes, et qui en plus, n'a rien renié, de pouvoir s'exprimer et se défendre réellement, bien peu l'auraient fait, car pour cela, il faut être totalement amoral. Je pense que Vergès n'avait aucune sympathie pour Barbie et le nazisme, mais a exploité l'occasion pour faire essayer de faire remonter à la surface des compromissions et des choses que beaucoup préféreraient laisser profondément enfouies. C'est la même chose pour sa défense des terroristes, avec à chaque fois, la couverture de l'avocat qui ne fait que son métier. Je pense que Vergès aurait été capable d'être l'avocat de Dutroux, le pédophile belge. C'est à la fois fascinant et glaçant.

Seul quelqu'un qui accepte d'être hors normes, d'être haï et d'en subir les conséquences peut se permettre cela. Les autres n'y vont pas, car ils n'ont pas la carrure. Jacques Vergès est du bois dont on fait les grands fauves de la politique, ceux qu'une Nation est contente de trouver quand elle est dans la difficulté. Malheureusement, Vergès n'a pas trouvé son destin en politique, et il aurait eu du mal à le trouver, car pour des personnalités de cette carrure, il n'y a guère que quelques occasions par siècle, et beaucoup de "potentiels" restent inemployés. On voit bien, à son parcours, que Jacques Vergès est hors normes. Les étrangers ne s'y sont pas trompés. Il n'y a pas beaucoup de français qui ont leur nécrologie dans le New York Times le lendemain de leur décès...

Vouloir l'évaluer à l'aune des personnes "ordinaires" est assez vain. Cet homme était de ceux qui aurait pu être rangés parmi les disciples de Nietzsche, de ceux qui sont allés jusqu'au bout de la logique (et quelque part de la folie) de ce philosophe. Fort heureusement, il n'y en a pas beaucoup de cette espèce, et de toute manière, une régulation naturelle se met en place quand il y en a trop. Mais s'il n'y en avait pas quelques uns de cette trempe, qui font bouger les lignes, qui dérangent réellement, profondément, il manquerait quelque chose. Car la vie, c'est avant tout le mouvement, et des trublions comme Vergès font avancer la société, la font bouger en la bousculant, non pas par des petites provocs de bobo, mais en prenant réellement des positions qui les mettent à la limite du danger. On ne peut pas rester indifférent et ce genre de personnage nous oblige à regarder là où nous n'avons pas envie, nous ramène à la figure des moments ou des faits que collectivement, on préfèrerait oublier. C'est quelque par salutaire car il n'y a rien de pire qu'une société qui ne se laisse pas déranger...